Nous sommes en 1967, en pleine guerre des Six-Jours. Moshe Dayan, le ministre de la Défense israélien, contemple au loin la vieille ville de Jérusalem, dont l’armée de l’Etat hébreu ne s’est pas encore emparée. A un général qui, par boutade, lui demande «on la prend?», Dayan répond, avec une grimace: «Pourquoi aurions-nous besoin d’un tel Vatican?»

Charles Enderlin rappelle cette anecdote au début de son nouveau livre, le septième que ce journaliste consacre à une région où il est en poste pour France 2 depuis trois décennies. A cette occasion, Israël a bien sûr «pris» à la Jordanie la vieille ville de Jérusalem, puis annexé l’ensemble de la cité pour en faire sa capitale. Mais si cet événement intéresse Enderlin, c’est parce qu’il représente le coup d’envoi d’un pro­cessus qui a radicalement transformé le visage d’Israël et, par conséquent, la nature même du conflit israélo-palestinien: la montée en puissance du messianisme juif. Aidé plus ou moins ouvertement par tous les gouvernements israéliens successifs, ce mouvement se matérialise au­jour­d’hui par la présence de 200 000 colons israéliens dans la partie arabe de Jérusalem et celle de 350 000 autres en Cisjordanie. Une situation que l’auteur juge «quasiment irréversible».

Fidèle à la méthode utilisée dans ses précédents livres, Charles Enderlin décrit cette métamorphose en alignant les discours et les faits historiques. Il ne le dit pas de cette manière, mais le nationalisme religieux juif a dramatiquement remporté la victoire le 4 novembre 1995, lorsqu’un fanatique sioniste religieux, Ygal Amir, assassinait de deux balles dans le dos le premier ministre Yitzhak Rabin.

Associé à la droite nationaliste, le messianisme religieux a pris aujourd’hui le pas sur les idéaux laïques du sionisme des origines. Il y a bien longtemps que le mot «Cisjordanie» n’est plus prononcé par l’Israël officiel, au ­profit de «Judée-Samarie». L’affirmation selon laquelle chaque centimètre de l’Israël biblique appartient aux Israéliens ne provoque plus que des haussements d’épaules, tant ce discours fon­damentaliste a fini d’intégrer les sphères du pouvoir israélien et d’en dicter la politique.

C’est bien ce «Vatican» dont parlait avec dédain Moshe Dayan, qui s’est emparé d’Israël, plutôt que l’inverse. Reste, selon Enderlin, un dernier objectif à accomplir pour les tenants du messianisme afin de rendre leur victoire incontestable: obtenir le droit d’aller prier sur le mont du Temple. Quitte, pour les plus radicaux d’entre eux, à faire exploser les mosquées qui y trônent depuis 1300 ans.

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