Palestiniens et Israéliens veillent désormais Arafat en se résignant aux lendemains de sa disparition. La crise de succession est en apparence évitée. Tous ne pensent qu'à elle, cependant. L'effondrement d'Arafat coïncida avec l'anniversaire du meurtre de Rabin, son partenaire de la «paix des braves», voilà neuf ans déjà. Il a même éclipsé l'adoption par la Knesset du plan de désengagement de Gaza de Sharon.

C'est dire que M. Palestine est moins «hors jeu» que ne l'imaginaient Bush et Sharon ou les «jeunes Turcs» emmenés par Muhammad Dahlan, l'ex-chef de la sécurité préventive à Gaza.

L'absence d'Arafat aura des conséquences incalculables sur deux sociétés qui sont au bord du gouffre après quatre années d'Intifada. Pour les Palestiniens, sa figure paternelle demeure, en dépit des déconvenues, celle d'un leader charismatique obsédé par la terre et les martyrs. Si d'aucuns finirent par contester son autoritarisme, force est de constater qu'Arafat a maintenu un réseau serré de clientèles à qui il distribuait prébendes et monopoles, titres et honneurs.

Tout suggère que son départ de la scène politique ouvrira une boîte de Pandore entre la vieille garde de Tunis (les Abou) et la nouvelle génération du Fatah (Dahlan, Rajoub). Cette dispute sera nécessairement plus violente entre les groupes armés (le Hamas et le Djihad) et les mouvements radicaux des brigades (Al-Aqsa, Jénine, Abou Al-Rish).

Personne ne lésinera sur la manne financière dont Arafat garda jalousement la redistribution. Le scénario rêvé serait qu'Israël libère Marouane Barghouti, emprisonné à perpétuité, pour le reconnaître comme Mandela du futur Etat. Je doute que le gouvernement israélien fasse un tel pari.

On ne manquera pas de faire le diagnostic d'Arafat, cet «homme aux sept âmes», ainsi que du délitement de l'OLP. Il faudrait pourtant reconnaître qu'il s'est employé à maintenir la Palestine comme métaphore, en promettant aux réfugiés le retour dans leurs foyers. Il épousa à sa façon la devise juive bimillénaire du retour à Jérusalem. Il fut le commis voyageur d'une idée.

Chef d'une armée de gueux sans Etat, il pratiqua le terrorisme tout en arborant parfois la branche d'olivier. Il livra diverses plaidoiries selon les auditoires. Il se releva, tel un sphinx, des pires déroutes: septembre 1970 (Jordanie), 1982 (Beyrouth) ou 1992 (désert libyen).

A Tunis, il s'accommoda de l'idée d'un partage – tactique ou stratégique – de la Palestine entre deux peuples rivaux condamnés à vivre ensemble. L'ambiguïté constructive des accords d'Oslo le conduisit à l'épreuve et au désespoir. Avec l'assassinat de Rabin et la montée en puissance du Hamas, Arafat décela que la Palestine s'émiettait sous les coups de boutoir de la colonisation et du terrorisme aveugle. Il ne sut ou ne put miser sur le plan Clinton, en 2000, craignant d'être perçu comme l'agent de la reddition. Les historiens diront si la «paix manquée» à Camp David fut due à son incapacité de troquer son treillis pour un habit de ville ou aux apories d'une partition impossible.

Je pense que ce personnage complexe devint prisonnier de son mythe de révolutionnaire exilé qu'il avait patiemment sculpté. Porte-voix des réfugiés de la diaspora, il n'a pas su les préparer au travail du deuil inéluctable qui les attend. Dirigeant marqué par le nationalisme panarabe, il se pensait aussi mandaté par un milliard de musulmans pour se réapproprier Jérusalem.

Avec de tels enjeux symboliques, la négociation devenait impraticable. Arafat déniait la portée du croyable chez ses adversaires en récusant l'attachement qu'ils portaient au mont du Temple. Il y eut de sa part une résistance à imaginer la dimension nationale des Judéo-Israéliens. Il s'enferma dans la posture de l'exilé d'un autre exilé dont l'origine serait européenne.

Face à l'impasse stratégique de septembre 2000, il préféra tirer les ficelles, maintenir la cohésion du peuple, s'allier avec des dirigeants arabes qui l'ont maintes fois abandonné. Le tournant tragique de l'Intifada Al-Aqsa signa le déclin de son autorité chez une population excédée par les barrages, la gabegie, le chômage et la corruption.

D'aucuns l'ont perçu comme un dirigeant timoré, incapable de relever le défi du passage à l'Etat, tandis que d'autres estiment au contraire qu'il a fait du peuple palestinien la «victime des victimes», victime majuscule de l'Occident, dont les litiges avec les juifs et les musulmans sont encore si vifs.

Convenons que le poids des images dans ce conflit alimente la peur et mène les uns et les autres dans le mur. Arafat n'a pas désigné de successeur, et son testament est celui d'un prophète désarmé. Les premiers ministres israéliens, de Barak à Sharon, ont cherché à le démasquer en exigeant de lui d'être un homme d'Etat, sans lui conférer la souveraineté.

Soudés par ce qu'ils perçoivent comme l'irrédentisme palestinien, la majorité des Israéliens ont perdu confiance en Arafat, qui poursuivrait un objectif avoué et inavouable: la fin de l'Etat d'Israël comme patrie des juifs. Pourtant, une frange importante sait qu'il n'y a pas de sortie militaire du bourbier où les deux peuples sont enlisés. La majorité espère qu'un leader désigné ou élu puisse réamorcer le dialogue inévitable.

Cette aspiration à rebattre les cartes poussera-t-elle Sharon à former un gouvernement d'union nationale et à offrir à l'adversaire affaibli reconnaissance et dignité? Le président Bush aura tout intérêt à renouer le dialogue avec les Palestiniens s'il ne veut pas se trouver demain face à une «somalisation» de Gaza ou une «afghanisation» de la Cisjordanie. Il devra être sans concessions sur la poursuite de la colonisation et le tracé du mur de séparation, sans attendre les élections israéliennes de 2006. La lutte antiterroriste ne peut légitimer la tentative de «politicide» que poursuit Sharon depuis plus de deux ans.

La diabolisation d'Arafat a fait long feu, même s'il fut incapable de changer le cours de l'histoire, préférant être un fédérateur craint et respecté. Il serait injuste de méconnaître que les gouvernants israéliens n'ont pu trouver les mots et les gestes pour lui signifier le regret des blessures qu'ils ont infligées, volontairement ou non, aux Palestiniens.

Cette incapacité de nommer et de réparer l'humiliation subie est, aussi, au cœur de ce conflit irréductible. Avec la disparition du raïs, le pouvoir en Israël est à la croisée des chemins. Au-delà des mesures d'apaisement qu'il ne manquera pas de prendre, il aura désormais le fardeau de la preuve qu'un accommodement raisonnable n'est pas viable avec la nouvelle direction collégiale de l'OLP.

Afin que cet à-venir ne soit pas un vœu pieux pour deux peuples enfermés dans un corps-à-corps mortifère, il faut souhaiter que l'Europe ne se défausse plus de ses responsabilités historiques. Blair, Chirac et Schröder pourraient déclarer solennellement qu'ils sont disposés à intégrer Israël et la Palestine au sein de l'Union européenne. Geste cosmopolitique s'il en est, pour soutenir la naissance d'un Etat palestinien viable. Geste, aussi, de réconciliation avec Israël, qui a besoin de paix malgré toutes les armes dont il s'entoure religieusement.

L'humanisme de l'autre homme sortirait de la stéréotypie christique ou de la gestion géopolitique pour retrouver le chemin d'une autre politique, celle de l'amitié et de l'ouverture dans une terre choisie par Dieu pour éprouver tous les siens. Les Israéliens et les Palestiniens seraient appelés à dissocier l'identité nationale de la propriété cadastrale pour se rapprocher de ce qui fait la grandeur du peuple: une culture, un livre, l'hospitalité sans hostilité.

En attendant résonne la crainte du philosophe Yeshayahu Leibowitz (1903-1994), à la sortie de la guerre des Six-Jours, que le septième deviendrait le plus long. Rabin a été assassiné et Arafat est mourant, laissant à son ennemi perpétuel – Sharon – un cadeau empoisonné. Son vœu ultime est d'être enterré près de l'Esplanade des mosquées. L'Etat-major israélien veut éviter le pire en désignant Abou-Dis, à la périphérie de Jérusalem, comme son dernier abri. Aux dernières nouvelles, les tractations vont vers une inhumation dans le caveau familial de Khan Younis, à Gaza. Sur cette «terre sainte», la justice demeure malheureuse et le septième jour semble effectivement interminable. Israéliens et Palestiniens, encore un effort pour réconcilier vos destins et votre destination!

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