Revue de presse

En Italie, c’est encore et toujours le «bordel»

Le Mouvement 5 étoiles et la Ligue, en tête après les législatives, revendiquent tous deux le pouvoir, tout en excluant une alliance eurosceptique. Sans majorité claire, ce séisme électoral, pour la Péninsule comme pour l’Europe, ouvre une phase d’incertitude qui pourrait durer des mois

Ces législatives-là faisaient «frémir l’Europe», selon le site Eurotopics. Elle n’a pas été déçue. «Il y a quelques années encore», le monde les aurait suivies «avec l’intérêt inquiet de ceux qui y voient une décision sur l’avenir de l’Europe». Mais aujourd’hui, les observateurs des médias considèrent ce scrutin «avec l’intérêt morbide de ceux qui voient un pays tourner en rond». Ils y voient «tantôt une tragédie, tantôt une farce», comme le dit la philosophie hégélienne à laquelle se réfère Público, au Portugal: «Primeiro farsa, depois tragédia.»

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Au début du mois de mars, d’ailleurs, la Gazeta Wyborcza polonaise prévenait déjà que les populistes italiens représentaient «une menace sérieuse» pour l’UE, même si «ces derniers mois, le Movimento 5 Stelle (M5S) et la Lega [n’avaient] pas réitéré leur appel à la tenue d’un référendum sur une sortie du pays de la zone euro». Mais, selon elle, ils peuvent encore «le faire à tout moment, notamment en cas de dégradation de la situation économique». Voilà pourquoi, dans la Péninsule, c’est «une bombe à retardement» qui a été enclenchée: «Bomba tyka na południu Europy.»

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Car le séisme a bel et bien eu lieu, comme le prévoyaient les sondages. Pourtant, «dans un pays avec une dette» énorme «et un système bancaire en sursis», les citoyens s’attendaient à ce que «la campagne propose des solutions». Elle a cependant été dominée par la thématique de l’immigration et par des «promesses électorales aussi spectaculaires qu’irréalisables économiquement», avec lesquelles on a tenté d’appâter les indécis. Las, pour La Vanguardia de Barcelone, elle a ainsi détourné «l’attention des véritables problèmes».

D’où ce titre d’Il Tempo – qui «n’y va pas par quatre chemins», qu’il n’est d’ailleurs guère besoin de traduire et qu’a retenu avec bonheur Courrier international: «Che bordello.» La Stampa de Turin en attribue l’entière responsabilité aux soutiens de la droite extrême rassemblés «dans la partie du pays qui va de Rome au Sud, c’est-à-dire le Mezzogiorno, dont est originaire Luigi Di Maio», le dirigeant du Mouvement 5 étoiles: «Dans cette partie du pays, traditionnellement plus pauvre, le «vaffanculo» («allez vous faire foutre») que le cofondateur du M5S, Beppe Grillo, [avait adressé] à la classe politique» traditionnelle convainc toujours, visiblement.

Comme le résume assez bien Ouest-France, «l’orage grondait, l’orage a éclaté. Avec un vote de protestation sans précédent, les Italiens viennent de lancer un message sonore à leur classe dirigeante. Et à l’Europe. […] Consacrant l’effondrement du centre gauche de Renzi comme du centre droit de Berlusconi. Et soulevant mille interrogations.» Qui doivent allègrement trotter dans la tête de Sergio Mattarella (photo), l’actuel locataire du Quirinal (qui abrite la présidence la République) et qui «doit trouver celui à qui il confiera la charge de former un gouvernement». L’Obs propose «quatre scénarios pour un casse-tête». Bonne chance.

Selon Il Fatto quotidiano, «tout change» («Cambia tutto»): «Boom du Mouvement 5 étoiles, catastrophe pour Renzi, Salvini renverse Berlusconi.» L’Italie ne s’attendait sans doute pas à voir se produire ce terromoto dans «une telle ampleur», estime encore La Stampa, qui tremble elle aussi face à «la victoire d’un ensemble populiste et souverainiste qui va du M5S à la Ligue et auxquels s’ajoute le parti d’extrême droite Fratelli d’Italia, membre de la coalition de droite». C’est qu’elle imagine l’impensable: ensemble, tous ceux-là «représenteraient plus de 50% des suffrages»! Et d’ajouter: nous voici donc entrés «dans la Troisième République. Le populisme, qui a été défait partout en Europe [occidentale], a gagné chez nous. Soit il parviendra à gouverner, soit il parviendra à bloquer le système.»

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Le correspondant de La Repubblica à Bruxelles ose à ce propos un rapprochement audacieux: «Les électeurs ont récompensé les forces qui se montrent sceptiques, voire hostiles à l’égard de l’Europe et de ses règles. On observe sur ce plan une proximité idéologique avec le groupe de Visegrád: la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. […] Mais ces quatre pays enregistrent une dette publique allant de 36 à 73%. La nôtre s’élève à 132% et n’est pas en train de diminuer. Pour être souverainiste, il ne faut pas être vulnérable sur le plan financier. Avec ses dettes astronomiques et sa croissance au point mort, l’Italie est plus vulnérable que jamais.»

Il y a un espoir, cependant, pour El País, à Madrid: que le «système de partis perfide» et le «système électoral complexe» réussissent une fois de plus «à empêcher que le chaos politique ne fasse barrage à la formation d’un nouveau gouvernement. Mais avec l’extrême fragmentation qu’on enregistre aujourd’hui, la troisième économie de la zone euro se trouve face à une épreuve dont on ignore l’issue.» Ce dont se méfie beaucoup, à Londres, le Daily Telegraph: «Quel que soit le gouvernement qui sortira de ces élections, il sera probablement trop faible pour pouvoir imposer les réformes qui auraient dû être mises en œuvre depuis longtemps et qui permettraient de renforcer l’économie et de la préparer à faire face au prochain ralentissement. En raison du chômage et au nombre toujours élevé de migrants, l’amertume des Italiens envers l’UE risque de s’accroître encore.» Bref, «whatever happens in this election, Italy has fallen out of love with the EU»:

Tout cela s’explique assez facilement, cependant, pour Stefano Pilotto, docteur en histoire des relations internationales, spécialiste des questions européennes et des Balkans, et professeur à la MIB School de Management de Trieste, qui a répondu aux questions du FigaroVox. «Je crois qu’il serait simpliste et superficiel d’affirmer que la victoire a été obtenue par des mouvements populistes», nuance-t-il. Les vainqueurs ne sont ni nécessairement «populistes», ni nécessairement d’extrême droite pour la Lega, ni nécessairement en dehors du système. Ils souhaitent être efficaces dans la poursuite des objectifs qu’ils se sont posés – de leur point de vue bien sûr.»

Aussi, pour cet expert, «la solidité des institutions républicaines et démocratiques de l’Italie n’est pas menacée. Le nord […] s’est orienté vers la Lega, le sud […] et les jeunes vers le Movimento Cinque Stelle. Une partie considérable des électeurs souhaitent davantage de sécurité, une réglementation plus rigoureuse de l’immigration, une plus forte transparence dans la gestion de l’administration publique, une participation directe des citoyens à la définition des grands plans concernant le développement du pays et une plus forte sensibilité à l’égard des besoins des couches sociales moins nanties.»

Bref, quelque chose qui ressemble beaucoup à ce que demandent les droites populistes dans toute l’Europe.

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