Ivan Pictet fête cette année le 20e anniversaire de son entrée au collège des associés de la première banque privée genevoise. Surtout, ce descendant des fondateurs de Pictet & Cie a pris, depuis le 1er avril, la présidence de la Fondation Genève Place Financière. Une prise de fonctions plutôt mouvementée au moment où la Suisse doit faire face à une concurrence acharnée des autres places financières et à des pressions toujours plus fortes sur le secret bancaire.

Le Temps: Comment concevez-vous le rôle de la fondation que vous présidez?

Ivan Pictet: Son but consistait, à ses débuts, à s'occuper essentiellement de formation. Sous la houlette de mon prédécesseur Jacques Rossier (associé de Darier Hentsch & Cie), l'institution a également joué un rôle croissant de défenseur et de porte-parole de ce qui est de loin le premier secteur économique du pays. J'ai l'intention de poursuivre dans la même voie. Il faut savoir que la place financière représente quelque 27% du revenu cantonal genevois et entre 30 et 35% des recettes fiscales. Même dans le canton de Vaud, on parle de plus de 14% du revenu cantonal et d'une part plus importante encore de contribution fiscale. Malheureusement, nous avons souvent l'impression que peu de nos concitoyens s'en préoccupent. Il est vrai que la défense de la place financière est l'affaire du Conseil fédéral et des Chambres. Mais il est temps que nos élus cantonaux montent aussi aux barricades. Le Grand Conseil de Zurich vient de le faire, enjoignant au Conseil fédéral de défendre les intérêts de la «City» financière de Zurich.

– Comment appréciez-vous le degré de gravité de la situation?

– Il faut comprendre que nous sommes désormais dans une quasi-situation de guerre, face à nos seuls réels concurrents que sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Leur but semble être de casser la réputation de la Suisse en matière de gestion de fortune, en s'attaquant au secret bancaire. Or, ce n'est pas un hasard si New York et Londres sont les seules places importantes en dehors de la Suisse où cette activité est rentable. Dans le cas de la Grande-Bretagne, elle est à l'origine du projet de directive de l'UE sur l'harmonisation fiscale qui vise à imposer l'échange d'informations, non seulement à l'intérieur de l'UE, mais également aux pays tiers. La position de la Suisse est claire: tant que nous ne sommes pas dans l'UE, nous n'avons aucune raison d'adopter cette directive, sinon en prenant des mesures «équivalentes» (impôt à la source) qui sauvegardent notre souveraineté, tout en restant parfaitement solidaires avec les efforts internes d'harmonisation déployés par l'Union. Leur fameuse directive est d'ailleurs bien plus lacunaire que ce que nous appliquons déjà en Suisse, puisque seuls les intérêts de l'épargne, et non les dividendes, sont concernés, et encore les eurobonds de Londres sont épargnés! Quant aux Etats-Unis qui font pression sur nous, directement et aussi par le biais de l'OCDE, ils n'ont pas encore adopté la règle que la Suisse applique depuis vingt-cinq ans, celle qui impose aux banques de connaître le réel propriétaire des comptes («know your customer rule»). Quant aux trusts, ils permettent des avantages fiscaux bien supérieurs à ceux de notre propre législation.

– La Suisse n'a-t-elle que le secret bancaire à faire valoir?

– Non, bien sûr. Mais il faut réaliser qu'à part leurs avantages spécifiques (trusts, etc.), nos principaux concurrents disposent aussi d'une taille de marché local bien plus importante que la nôtre. Notre secret bancaire, qui n'est rien d'autre qu'un secret professionnel protégé par la loi, nous assure par rapport aux autres centres financiers une attraction particulière, qui compense la taille modeste du pays et qui prend chaque jour plus de valeur, à un moment où la protection de la sphère privée est plus que jamais menacée. L'obsession de transparence actuelle, pour des raisons sécuritaires et autres, me fait penser à la situation prévalant dans les années de guerre froide contre tout ce qui pouvait être lié au monde communiste. On se souvient de la fameuse affaire des fiches en Suisse. En réalité, notre secret de banquier va bien moins loin que celui de l'avocat ou du médecin, puisque nous avons l'obligation de dénoncer tout client qui aurait commis un acte pénalement condamnable. Ce lien de confidentialité avec la quasi-totalité de nos clients qui n'ont rien à se reprocher est néanmoins indispensable, car il est le gage de la confiance qui peut se nouer entre un client et son banquier.

– Les banques qui se font pincer avec de mauvais clients ne sont-elles pas vos plus mauvais défenseurs dans cette bataille?

– Il existe aussi, bien entendu, de mauvaises banques et de mauvais clients, comme partout ailleurs. Dans le cas du client, le secret bancaire est levé immédiatement, dans celui de la banque la Commission fédérale des banques (CFB) sanctionne le fautif et peut aller jusqu'à lui retirer sa licence. Si l'on fait souvent état d'«affaires» touchant les banques suisses, c'est que précisément elles sont immédiatement découvertes, punies et rendues publiques. Vous ne trouverez rien de semblable ni au Royaume-Uni ni aux Etats-Unis.

– Les banques ne peuvent-elles se battre sur le terrain de la performance plutôt que pour le maintien du secret bancaire?

– Bien entendu, mais, comme je l'ai dit, nous perdrions un avantage inestimable. Les grandes fortunes sont plus proches de New York, Londres ou des grandes capitales et se détourneraient sans aucun doute de notre pays.

– Que pensez-vous de la perspective d'une période transitoire de quelques années afin de laisser le temps aux établissements de se préparer à la fin du secret bancaire?

– En tant qu'entreprise, c'est une perspective impossible à gérer. Comment voulez-vous que nous consentions aux investissements indispensables toujours plus lourds qui nécessitent un amortissement sur un grand nombre d'années? Et mettez-vous également dans la peau du client qui sait que la confidentialité de ses affaires avec son banquier a ses jours comptés. Ceux qui tiennent par-dessus tout à cette confidentialité, et ils sont nombreux, s'en iront aussitôt.

– Ne vous suffirait-il pas alors de développer votre «on shore banking» et de les suivre?

– Il y a bien sûr une possibilité, comme le font les grandes banques, de développer des réseaux de filiales dans le monde entier. Ceci est d'une part exclu pour la majorité des instituts financiers trop petits et, pour ceux qui sont de taille, la rentabilité de tels réseaux n'est pas prouvée. Et, puisque nous parlions d'emplois et de recettes fiscales, cela ne serait en aucun cas favorable à la place financière suisse.

– Les négociations avec l'Union européenne devraient débuter tout prochainement sur les bilatérales II. Quelle est votre analyse des forces en présence?

– Dans la majorité des cas, la Suisse n'est pas demanderesse. Elle n'a donc aucune raison de se laisser imposer la législation de l'UE (acquis communautaire). C'est le cas de la négociation avortée sur la fraude douanière, qui est un scandale en soi, mais où l'Union européenne a fait avorter la négociation, voulant pousser la Suisse au-delà de l'acceptable. Quant à la directive européenne sur la fiscalité de l'épargne, l'UE, qui n'a même pas réussi à s'entendre à l'interne, n'a pas encore entamé la négociation, préférant commencer avec les Etats-Unis. Je le répète, cette directive montre par ses lacunes la difficulté qu'ont les membres de l'UE de trouver un accord entre eux sur les questions fiscales. Dès lors, la Suisse, avec son secret bancaire, joue le rôle de bouc émissaire idéal. Quant aux autres sujets de négociation, ils ne concernent pas en priorité la place financière.

»Toujours est-il que la Suisse fait l'objet d'attaques de plus en plus virulentes, non seulement de l'UE, mais aussi de l'OCDE et des Etats-Unis. C'est une situation très sérieuse qui créerait dans n'importe quel autre pays une sorte d'union sacrée entre les médias, la classe politique et la population, dans le but de défendre ses intérêts. A la place, nous avons hélas, en Suisse, une réaction souvent négative à notre encontre de la part des médias et de certains partis politiques. Permettez-moi encore la comparaison avec le Royaume-Uni: jamais le Parti travailliste ou les médias britanniques n'ont critiqué la City de Londres comme une certaine presse helvétique ne cesse de le faire à notre égard. Revenant à la Suisse, le Conseil fédéral sait que la population soutient largement le secret bancaire, consciente des enjeux. Il se montre donc ferme, même si quelques divergences mineures se manifestent sur certains dossiers, ce qui affaiblit considérablement notre pouvoir de négociation.

– Sur le terrain de la négociation, le fait que l'harmonisation fiscale soit associée à d'autres dossiers ne risque-t-il pas de faire sombrer toute perspective d'un accord équitable?

– La proposition suisse est prête et, à nos yeux, parfaitement équitable. Je le répète, la Suisse n'est pas demanderesse, c'est une directive strictement interne à l'UE. Si Bruxelles veut un accord d'équivalence avec la Suisse, ils peuvent engager les négociations à tout moment. Celles-ci ne dépendent en rien des autres sujets en discussion.

– Faut-il envisager une rupture?

– Cela dépendra de l'UE. Le ton est nettement monté ces dernières semaines; peut-être une telle manœuvre fait-elle partie du jeu. Toujours est-il que l'UE est pressée d'aboutir avant la fin de 2002. Si elle n'y arrive pas par la faute de la Suisse, il ne faudra pas se laisser impressionner. En effet, qu'elle vienne à bout de ses propres dissensions internes, puisque, je le répète, il s'agit d'une question purement européenne, avant de venir blâmer un pays tiers comme la Suisse, qui a son propre système qui fonctionne très bien.

– La Suisse n'aurait-elle pas gagné à compter parmi les membres de l'Union européenne, plutôt que de se battre depuis l'extérieur?

– Sur ce point précis de la fiscalité, si la Suisse avait voté en faveur de l'adhésion en 2001, notre position aurait été plus défavorable que celle de membres de l'UE tels que la Belgique, l'Autriche ou le Luxembourg qui, eux, bénéficieront d'un traitement de faveur (impôt à la source) pendant sept ans. Pour tout nouvel adhérent, la règle de l'échange d'informations s'applique sur-le-champ. J'ai bon espoir que dans quelques années l'UE, élargie à 24 membres, adopte un système compatible avec le nôtre. Et pourquoi pas le nôtre?

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