Opinion

Jacques Dubochet: «Qu’attend-on pour se bouger?»

OPINION. Qu’attend-on pour agir? C’est la question que je ne cesse de me poser sans guère trouver de bonnes réponses, écrit le lauréat du Prix Nobel de chimie Jacques Dubochet à propos du réchauffement climatique qui lance un appel à l'action avec les jeunes

Quelquefois, je me réveille trop tôt et me découvre d’humeur sombre. C’est la faute à notre monde qui se déglingue. Je vois mes glaciers qui se décomposent ou alors mon ventre se crispe à la répugnante pensée de Trump et de ses semblables. La ronde des mauvaises pensées s’installe dans la somnolence passive de la chaleur du lit.

Halte! c’est le moment où il est urgent de se bouger. Il faut un effort, je dois me pousser un grand coup, mais sitôt debout tout change. Douche, gym, p’ti-déj, c’est parti pour un jour nouveau, actif et plaisant. Chaque fois que cette transformation se produit, je m’étonne de l’antinomie de ces deux états et de la rapidité avec laquelle je passe du sombre premier au clair second.

C’est vrai, quand on y pense, il y a largement de quoi se faire du souci. Le Club de Rome le dit depuis 45 ans et, réunis par le GIEC en mission pour l’ONU, les meilleurs spécialistes du monde ne cessent de préciser l’ampleur de la catastrophe. Parce que les humains détruisent leurs conditions de vie, les grands mammifères – sauf ceux que l’on élève pour les manger – sont en voie de disparition et, empoisonnés de chimie, il ne reste plus que 20% des insectes volants dans nos pays. La plus grande extinction des espèces depuis 70 millions d’années est en cours… et la température continue de monter. De nouveau, cet été, nous avons transpiré le coup de chaud qu’a déjà pris la Terre. Si nous continuons, nous aurons deux, quatre ou huit degrés à la fin du siècle; le chaos est programmé. Selon toute vraisemblance, notre bien-être commun, notre civilisation et toutes nos chères valeurs humanistes ne tiendront pas le coup. Aïe!

Le drame n’est pas joué

Mais le drame n’est pas joué! La température cessera d’augmenter le jour où nous cesserons de déverser dans l’atmosphère le CO2 des combustibles fossiles et autres gaz à effet de serre. Le but des 1,5°C, c’est-à-dire celui de limiter l’élévation moyenne de la température à ce qui est estimé comme encore supportable, est atteignable. Ce serait même facile si on s’y mettait tout de suite. Pour ce faire, la Déclaration de Lausanne des Grévistes du Climat est un bon plan. Il est en trois points: a) tenir les 1,5°C, b) assurer la justice et l’équité climatique, c) écouter ce que dit la science. Je connais quelques trucs pour commencer. Par exemple, à la maison, en hiver, on enfile un gros pull; on n’entre sur l’autoroute que s’il y a au moins deux personnes dans la voiture – la vie sociale y gagnera; on diminue la consommation de viande. Naturellement, il faudra que l’Etat s’engage; certains bouchers devront se recycler; on les aidera, comme on aidera les pays en développement qui n’ont en rien contribué au marasme actuel, mais qui en subissent les plus grands coups. Il y a beaucoup à faire; cela coûtera cher, mais ce seront nos moyens et nos efforts, investis pour notre liberté, pour notre futur et pour celui de nos enfants.

Alors, pourquoi ne se soulève-t-on pas dans un immense mouvement collectif? J’ai mon hypothèse

Qu’attend-on pour agir? C’est la question que je ne cesse de me poser sans guère trouver de bonnes réponses.

Avec les jeunes

Je constate que, à part quelques ahuris hors de leurs pompes ou ceux qui cultivent leur intérêt personnel à nier la réalité, nous sommes tous au courant de la situation. Nous voyons l’état de nos glaciers et, mis à part les plus jeunes, nous nous étonnons que le temps qu’il fait ne soit plus comme avant et que les pare-brise de nos voitures restent propres. Qui n’a pas compris que la fonte de la banquise de l’Arctique est un vrai problème et que les incendies de la forêt tropicale sont dramatiques? En fait, il faut se cacher les yeux pour ne pas voir que la vie se meurt sur Terre.

Alors, pourquoi ne se soulève-t-on pas dans un immense mouvement collectif? J’ai mon hypothèse; c’est le syndrome de la somnolence passive. Semblablement à ce que je connais tôt le matin dans la chaleur douillette du lit, nous préférons le confort routinier de la consommation paisible et notre économie, bétonnée dans sa doxa néolibérale, fait tout ce qu’il faut pour que nous n’ayons aucune velléité de changer quoi que ce soit.

Mais je vois aussi ce qui est en passe de changer la donne. Je l’ai aussi expérimenté. Quand j’étais petit gamin, le dimanche, quelques fois, nos parents faisaient la grasse matinée. Nous n’aimions pas cela parce que nous voulions qu’ils viennent jouer avec nous. Nous savions y faire; ils ne résistaient pas longtemps et ainsi commençait une belle journée. Aujourd’hui, les jeunes donnent l’exemple. Ils demandent, ils exigent que nous, les moins jeunes, sortions de notre somnolence passive. Ils ont raison. Suivons-les. Avec eux, bougeons-nous!

Retrouvez notre page spéciale consacrée à l'urgence climatique.

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