Je suis tombée dans un trou. Celui des années 1990. Celui d’après la chute du Mur. Celui du moment forcément un peu bête de la fin de l’histoire, cette blague, lorsque l’enjeu politique est faussement apparu sans objet. Ensuite, les tours sont tombées à New York, j’avais 15 ans, je me souviens de l’hébétude, mais ce n’était pas là non plus le lieu d’un militantisme, ou alors pas clair, il y avait encore trop de fumée.

Pas d’indignation évidente

C’est à cela que je pense quand je les regarde défiler, les adolescents d’aujourd’hui, à fond sur le climat, le questionnement social autour de l’urgence, du réchauffement, de l’éthique, d’un lendemain à l’air plus pur. Ce n’est pas que j’aie envie de revivre mon adolescence. C’était une période d’émois, ou plutôt de non-émois, un moment de découverte où les confidences et tâtonnements de l’existence ne se faisaient plus avec nos parents, ces gens du vieux monde, mais avec les amis, à fleur de peau, émotions décuplées.

Rien que de très normal. Mais encore une fois: c’était un trou. Idéologique, politique, une parenthèse désengagée, je m’en rends mieux compte maintenant. Rien ne se présentait de «révolutionnable» absolument, aucun combat ne semblait à portée, pas d’indignation évidente méritant de jeter notre milk-shake du vendredi et de ne pas aller au ciné.

Du sérieux dans la colère

J’essaie ainsi de deviner, les voyant passer, ce qui lie ces enfants d’aujourd’hui. Leur sérieux dans la colère, cette façon cependant potache de se moquer des hypocrisies, l’abandon de la lutte pour l’apparence, avec leurs airs de campeurs urbains, androgynie revendiquée, pas de look c’est leur look, le maquillage et les marques, c’est tellement XXe siècle, semblent-ils ricaner.

Parfois, on dirait des militants des seventies qui auraient passé par Blade Runner, funambules sur les ruines du monde ancien. D’ailleurs, ceux qui étaient déjà dans la rue durant les années 1970 les adorent, les reconnaissent et se reconnaissent en eux. Enfin, ceux qui ont tenu le choc, vaguement un cap. Car il y a les autres, devenus notables, banquiers, édiles, qui ont finalement foncé sur les routes tracées d’avance, ils les regardent avec la condescendance de ceux qui ont trahi leurs idéaux.

C’est étrange, mais aussi rassurant. Parce que je trouve au fond moins grave de ne pas avoir eu d’idéaux que de les avoir jetés aux orties, de les avoir oubliés, ou d’avoir pensé que l’on s’était trompé en rêvant d’un monde meilleur. Alors je crois que si j’ai raté mon adolescence, c’est désormais ma chance, en essayant de les comprendre, un peu au moins, en ne fermant pas mon cœur à leur espérance. C’est un long chemin, à tous les âges de la vie, que celui d’apprendre à être jeune.


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Les Jeux olympiques de quelle jeunesse?