Le Temps: Que retenez-vous de la campagne sur l'initiative «Oui à l'Europe!» qui se termine? Aura-t-elle permis d'ouvrir le débat et de faire avancer la cause européenne, comme le souhaitaient les initiants?

Jakob Kellenberger: Je suis surpris de certains thèmes qui occupent le premier plan des débats: la procédure, la durée des négociations, etc. J'ai de la peine à saisir que cela puisse devenir le point central de la discussion. Il faudrait commencer par le commencement. La question essentielle est de savoir si le projet de l'Union européenne est bon. Dans tous les domaines qui comptent vraiment -assurer la paix, la sécurité, promouvoir le bien-être –, l'histoire montre à l'évidence que l'UE a réussi son parcours. Cette réussite est d'autant plus remarquable que le contexte historique dont est issue l'Europe communautaire est fait de guerres. Si on répond par l'affirmative à cette question essentielle - et sur ce point, je ne vois pas comment on pourrait avoir des doutes –, il reste à se demander si on veut participer à cette construction ou rester en marge. L'enjeu est finalement assez simple.

– Certains affirment qu'ils veulent y participer, mais dans quelques années seulement.

– Repousser encore l'adhésion n'apporte aucun avantage. Il y a même de bons arguments pour dire que c'est déjà un peu tard. Affirmer, cinquante ans après la naissance de la première communauté européenne et dix ans après le choix de l'adhésion comme but de la politique d'intégration du Conseil fédéral, que ceux qui veulent aujourd'hui se rapprocher de la concrétisation du projet agissent dans la précipitation relève d'une perception du temps plutôt étrange. Cela me dépasse qu'on puisse parler d'«euroturbos». Il n'est quand même pas si difficile de comprendre que certains veuillent œuvrer à la concrétisation du projet. Il est en effet pénible de constater que certains milieux trouvent depuis des années toujours de nouveaux arguments pour ne pas devoir se prononcer clairement sur la question de politique étrangère la plus importante: est-il souhaitable ou non que la Suisse adhère à l'UE? L'UE, c'est l'union des pays qui nous sont les plus proches; envisager l'adhésion n'a rien d'une aventure irresponsable. Sur la question du retrait ou du maintien de l'initiative, on peut avoir des avis partagés. Mais du moment que les initiants ont fait leur choix, il n'y a pas d'hésitation possible pour moi, je vais voter oui. Ma préférence allait au contre-projet du Conseil fédéral, à cause du problème de compétence posé par l'initiative (ndlr: elle empiète sur les prérogatives du Conseil fédéral en matière de politique étrangère), mais je peux comprendre que les initiants voulaient aller de l'avant après le refus du parlement. De toute façon, je ne vois pas comment refuser le soutien à une initiative pour des questions de procédure si je suis d'accord sur son objectif, sa substance. J'ajouterais qu'au moment de la votation sur l'acte d'adhésion, la Suisse aura pu faire beaucoup d'expériences avec les accords bilatéraux. Peut-être pas toutes, mais on n'aura jamais fait assez d'expériences pour pouvoir prévoir l'avenir à la virgule près.

– Christoph Blocher se demande si, sans l'UE, on n'aurait pas tout de même assisté à la même évolution pacifique. Que répondez-vous?

– Au vu de l'histoire et de la nature humaine, je ne pense pas que des espaces de paix et de sécurité peuvent se créer sans volontarisme. Il suffit de regarder l'histoire européenne pour se convaincre que la paix ne se fait pas automatiquement. L'UE crée des solidarités de fait passant aussi par des instruments juridiques. Aucun autre projet n'aurait pu donner les mêmes résultats ni ouvrir les mêmes perspectives d'avenir pour l'Europe. Sur ce point, je n'ai aucun doute. D'ailleurs, personne n'a jamais été capable de défendre de manière crédible un projet alternatif. Pour moi, le refus de reconnaître les mérites de l'UE est l'un des aspects les plus tristes du débat sur l'intégration. On refuse de reconnaître ce qui a été atteint, on s'acharne sur certaines faiblesses pour dénigrer l'ensemble du projet, alors même qu'en Suisse, nous avons tellement profité de cet espace de sécurité, de paix et de bien-être. Bien sûr, il faut garder un regard critique sur l'UE et ne pas nier que certains aspects peuvent être déplaisants. Toutefois, face à l'ampleur du projet, face à son ambition, il serait bon que l'on commence à distinguer l'essentiel de l'accidentel.

– La paix en Europe dure depuis tellement longtemps que beaucoup, les jeunes en particulier, ont tendance à considérer que cela va de soi. En conséquence, vos arguments les touchent peu.

– J'entends souvent cet argument. Je trouve cela très préoccupant. Considérer comme allant de soi des choses qui sont loin d'aller de soi et qui sont tout sauf perpétuellement acquises est préoccupant. L'évolution pourrait se renverser si l'on n'a pas la volonté de soigner ce qu'on a réussi, tout en opérant certaines réformes. Il y a aussi un autre aspect dont on parle très peu: l'UE et ses Etats membres s'engagent financièrement dans les pays en voie de développement et en Europe de l'Est beaucoup plus que d'autres. Mais ce n'est pas le plus important. Les pays candidats à une adhésion savent que certaines conditions politiques (démocratie, respect des minorités, etc.) et économiques doivent être remplies. Etant ouverte à d'autres élargissements sous certaines conditions, l'UE contribue à la consolidation de la démocratie et de l'économie de marché en Europe. C'est aussi très favorable à la Suisse, mais j'en entends peu parler. On oublie aussi un peu trop facilement que l'UE, par l'élargissement à la Grèce, à l'Espagne et au Portugal, avait à l'époque contribué à la consolidation de l'espace démocratique en Europe. Nous parlons en Suisse beaucoup de démocratie par rapport à l'UE et je m'en félicite, à condition que l'on ne passe pas sous silence les mérites de l'UE dans le domaine.

– Que répondez-vous à ceux qui disent que l'Union est trop centralisée et pas assez fédéraliste?

– C'est encore un débat qui me laisse perplexe. A y regarder de près, on constate qu'une grande partie des compétences qui règlent la vie quotidienne des citoyennes et citoyens est restée du ressort des Etats membres. Et la dynamique ne va pas en direction de plus de supranationalité, sauf si les avantages sont évidents pour tous les Etats membres. Il faut ajouter – encore une fois, sans oublier le contexte historique dont l'UE s'est extraite – qu'un tel projet n'aurait pu se réaliser sans l'exercice commun de la souveraineté dans certains domaines. Reste ensuite à trouver le juste équilibre, ce qui est difficile, en Suisse nous sommes bien placés pour le savoir. Chez nous comme dans l'UE, il est nécessaire de travailler en permanence à cet équilibre. Une Suisse sûre d'elle-même et fière d'appartenir aux constructeurs plutôt qu'aux spectateurs serait en mesure d'apporter une contribution utile dans ce domaine. La prochaine Conférence intergouvernementale de l'UE en 2004 portera d'ailleurs sur la répartition des compétences entre l'UE et ses Etats membres. Faut-il d'ailleurs vraiment éternellement rappeler que les Etats membres de l'UE sont tout aussi attachés à leur identité que la Suisse?

– De nombreux Suisses font preuve de scepticisme vis-à-vis de l'UE; comment s'y prendre pour que ces doutes s'estompent?

– Franchement, je ne vois pas d'incompatibilité entre, d'une part,

adhérer à un projet dont on partage les objectifs principaux et auquel on croit et, de l'autre, conserver une mesure de scepticisme et un esprit critique vis-à-vis de certains aspects de ce projet. Mais ce n'est qu'en tant que membre qu'on peut avoir de l'influence, pas en tant que pédagogue en marge du terrain.

– Mais concrètement, par quoi faudrait-il commencer?

– Rappeler où la Suisse se trouve sur la carte géographique et culturelle, et ce que cette situation signifie. Quelques rappels historiques ne me paraissent pas inutiles pour mieux valoriser le projet de l'UE. Je sais que ce n'est pas facile dans un pays qui, heureusement, a été épargné par les deux guerres mondiales. Il faudrait aussi un petit effort de générosité afin de voir ce qui a réussi plutôt qu'utiliser chaque accident comme un nouvel argument contre l'adhésion. On trouve toujours de nouveaux arguments pour expliquer que le moment n'est pas venu d'envisager concrètement l'adhésion. Une des méthodes consiste à demander des rapports pour répondre à des questions auxquelles on a déjà répondu dans des rapports précédents. Il y a autre chose qui me tient beaucoup à cœur: nous devrions aussi faire appel à une certaine fierté. Un pays figurant parmi les vingt premiers du monde par son PIB devrait quand même avoir l'ambition d'exercer une influence réelle sur son environnement européen, de participer à la construction de l'avenir du continent sur un pied d'égalité. Ce n'est possible qu'en tant que membre de l'UE. Je me surprends parfois à penser que c'est aussi par un petit excès de patriotisme que je suis en faveur de l'adhésion. Mais lutter contre la marginalisation politique et institutionnelle de son pays dans l'environnement où il vit et dont il dépend est, me semble-t-il, une forme de patriotisme crédible.

– On a beaucoup abordé cette question durant la campagne: la Suisse doit-elle se réformer avant d'ouvrir les négociations d'adhésion ou au contraire ouvrir les négociations et procéder aux réformes nécessaires au fur et à mesure qu'elles avancent?

– Il y a même encore d'autres variantes. Personnellement, je ne vois pas d'incompatibilité entre négocier et travailler à certaines réformes internes simultanément. Les périodes transitoires sont d'ailleurs aussi négociées dans le but de permettre de procéder à un rythme opportun aux réformes qui demandent du temps. Une adhésion à l'UE implique de nombreuses réformes, connues d'ailleurs dans les lignes essentielles depuis longtemps. Le rapport d'intégration de 1999 et d'autres rapports mériteraient d'être relus. Il ne faut pas minimiser la portée de certaines réformes – notamment celle sur l'ordre financier – mais pas les dramatiser non plus comme c'est le cas dans une partie de la campagne de la peur. On y suggère que le système de la démocratie directe est en jeu, alors que les effets d'une adhésion sur les droits populaires seront assez limités. Si mon souvenir est bon, il n'est, pour cette raison, même pas prévu une réforme des droits populaires en cas d'adhésion. J'ose espérer que la question des réformes ne devient pas, dans certains milieux, un nouveau prétexte pour éviter une réponse claire à la question: oui ou non à l'adhésion de la Suisse à l'UE? Est-il d'ailleurs nécessaire de préciser qu'être en faveur d'une adhésion ne signifie pas être un inconditionnel aveugle. Au terme des négociations, il faudra se pencher sur les résultats. Bien sûr, un nouveau membre doit reprendre l'acquis communautaire. Il y aura néanmoins des négociations importantes, difficiles, pas seulement sur la durée de certaines périodes transitoires, sur les modalités de la reprise de l'acquis dans certains domaines, mais aussi sur la pondération des voix, sur des questions liées à la contribution financière, etc.

Né en 1944, docteur ès lettres de l'Université de Zurich, Jakob Kellenberger était secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de 1992 à 1999. C'est à ce titre que, de 1994 à 1998, il a négocié au nom de la Suisse les accords bilatéraux avec l'UE. Depuis janvier 2000, il préside le CICR. Jakob Kellenberger s'exprime dans cette interview à titre personnel sur la base de son activité antérieure.

Propos recueillis par Marc Comina

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