Opinions

Les Japonais en grève du zèle national. Par Joëlle Kuntz

Pendant cinquante ans, les Japonais ont travaillé dix heures par jour et avec discipline pour redresser leur pays. Ils en ont fait la deuxième économie du monde et le plus grand créancier. Mais en 1991, «the bubble» (la bulle spéculative, le mot anglais le plus connu sur l'archipel) a éclaté. Les 45 m2 qu'ils avaient achetés à prix d'or pour loger une famille de quatre personnes à deux heures de métro de leur lieu de travail, n'en valurent plus que la moitié. Ils ont alors commencé à penser qu'ils étaient les dindons de la farce. Maintenant, s'ils ont des économies, ils les planquent sous le tatami ou sur un compte d'épargne à 0,2% ou même 0%. Ils ne consomment plus, n'investissent plus. Ils ont perdu le goût et l'élan. Ils sont en grève du zèle national. C'est ce qu'on appelle la crise japonaise.

En 1994, Bill Clinton avait prononcé un réquisitoire impitoyable contre le Japon, son principal allié en Asie: il l'accusait d'avoir créé une économie fermée, avec un taux de chômage artificiellement bas, une épargne anormalement élevée, beaucoup d'exportations et pas d'importations. Il montrait du doigt deux organes gouvernementaux, responsables à son avis du maintien du pays dans un système archaïque: le ministère du commerce international et de l'industrie (MITI) et le ministère des finances (MOF). Le Japon n'avait pas protesté, pour une raison bien simple: le premier ministre de l'époque, Morihiro Hosokawa, était parfaitement d'accord avec Clinton. Lui aussi voulait mettre fin au monopole du MOF sur la vie politique et économique nationale. Mais il n'était pas de taille et quelques semaines plus tard, c'est la bureaucratie qui sortait Hosokawa.

Quatre ans après, la crise bancaire et la récession fournissent l'occasion aux réformateurs de se faire entendre à nouveau. Ils sont en position de changer un système paralysé par le clientélisme politique et le corporatisme économique.

La semaine dernière, sous la pression des Etats-Unis et de l'opinion publique, le premier ministre conservateur Keizo Obuchi a été obligé de signer un accord avec l'opposition sur la restructuration des banques en faillite qui écarte la bureaucratie des décisions futures. L'accord était assez vague pour être aussitôt contesté par une partie de l'establishment, ce qui fit douter de son sérieux et chuter la bourse. Mais pour la première fois, sous l'urgence et parce qu'il devait rencontrer Bill Clinton , Obuchi avait dû céder à l'opposition un terrain qui avait toujours appartenu au MOF. Il n'avait plus le choix.

Les mauvaises dettes des 19 principales banques du pays sont évaluées à près de 1000 milliards de dollars. Pendant toutes les années de spéculation, le MOF non seulement n'a pas appelé à la prudence mais quand la «bulle» a éclaté, il en caché les conséquences pour le pays, faisant traîner depuis sept ans des plans et des résolutions sans jamais leur donner suite. L'une des plus importantes de ces banques, la LTCB (Long Term Credit Bank), pourvoyeuse de crédits à l'électorat conservateur, est virtuellement en faillite. Le parti au pouvoir estime nécessaire de la renflouer avec des fonds publics. Mais cette fois, le public ne veut plus. Il n'en peut plus. Il n'a plus confiance. Le mirage a disparu. C'est ce qu'on appelle une crise politique.

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