«Etre mécène, c’est d’abord faire don de sa personne.» L’heure du goûter, en cette journée d’été. Metin Arditi nous attend sur le perron de sa maison, au cœur de Genève. Il a la poignée sportive, l’élégance aussi – chaque matin, il soulève cinq à six tonnes de poids, puis enchaîne avec trois cents pompes, en guise de prolégomènes spartiates.

Metin Arditi, l’enfant d’Istanbul, né dans une famille de juifs séfarades, sait que le Graal se rêve dans un bain de sueur. Sa vie est effort, mais il ne le dira pas ainsi: des études poussées en physique, qui l’ont conduit de l’Ecole polytechnique de Lausanne à la Business School de Stanford; une fortune bâtie dans les affaires, dans une Genève qui a tôt fait de traiter les nouveaux venus de parvenus; une carrière de romancier à succès, commencée à 50 ans, publié qui plus est chez Actes Sud – une référence.

Bref, tout pour être admiré, tout pour être envié. «Dès qu’il peut, il se montre», mord un membre de la bonne société genevoise. Dans le hall, à l’heure du goûter, on ne se dit pas que Metin détonne. On admire le décorum, marbre, mais pas tape-à-l’œil, puis on le suit dans l’escalier qui mène au sous-sol, à la bibliothèque. La salle prédispose aux chuchotements, longueur patricienne, corrigée par un plafond voûté qui enveloppe ses occupants. Une coque de navire pour enfants-pirates, avec une échelle de berger posée contre la fenêtre.

«Pourquoi suis-je devenu mécène?» Sur son divan marron, il raconte que la vie intellectuelle l’excite. La trace de son père, sans doute, un autodidacte né à Vienne qui s’est formé d’un livre à l’autre. Lorsque Metin Arditi crée sa fondation en 1988, c’est pour récompenser les éléments les plus brillants de l’Ecole polytechnique de Lausanne – où il a exercé comme professeur invité. «Je voulais réintroduire le goût de l’excellence reconnue.»

Cette obsession le conduit à imaginer un prix d’éthique qu’il propose à l’Université de Genève. La notion est complexe. Il en débat avec la philosophe Jeanne Hersch, l’une des rencontres les plus inspirantes de sa vie. Plus tard, il fait la connaissance du professeur Michel Jeanneret, spécialiste de La Fontaine et des auteurs du XVIIe siècle. Une sommité. Ces amitiés portent leurs fruits. Chaque année, la fondation Arditi octroie une médaille et un diplôme à une quinzaine d’étudiants dans des domaines aussi divers que la médecine, l’histoire de l’art, l’architecture et la littérature. Le prix est assorti d’une somme de 5000 à 10 000 francs.

«Dans une Genève rousseauiste qui se méfie de tout ce qui dépasse, où les gens moyens accaparent le pouvoir, ces prix prennent une dimension exceptionnelle, souligne Michel Jeanneret. Le cursus universitaire est enfin valorisé. La cérémonie a lieu au Grand Théâtre, devant un parterre de personnalités. Souvent, dans leurs remerciements, les lauréats soulignent qu’ils viennent d’un milieu modeste.»

Le refus des déterminismes comme ambition. En 1995, Metin Arditi décide de soutenir l’Orchestre de la Suisse romande. Il donne de l’argent, met à disposition des locaux, dépôts et bureaux – il loge l’administration dans l’un de ses immeubles. Mais pas seulement. Il se fixe un objectif, comme un président de club sportif: l’OSR doit accéder au cercle des dix meilleures formations mondiales, le «top ten».

«Ce que j’apporte? Moi, sans réserve!» Sa science acquise dans le milieu du business va profiter à l’orchestre. Il travaille pour, 50 à 60 heures par semaine, dit-il, dans un premier temps, tout en pilotant ses affaires. Sont-ce alors des douleurs d’enfant qui remontent? Le souvenir de ces dix ans passés dans un internat vaudois, «loin des bras», selon son expression, dans une solitude qui est alors sa fatalité et sa tare? Se rappelle-t-il que jouer Molière en bande chassait le chagrin? Que les nouvelles et les contes de Maupassant aveuglaient ses nuits? Metin Arditi se met à écrire, des essais d’abord, sur La Fontaine et Nietzsche, des romans, bientôt.

«Je l’ai invité à un colloque très savant sur La Fontaine, raconte Michel Jeanneret. Beaucoup regardaient de travers ce millionnaire qui prétendait apporter ses lumières. Sa qualité, c’est de rapporter la littérature à son expérience. Metin Arditi ne fige rien, il nous dit dans quelle mesure La Fontaine l’interpelle. Alors bien sûr, cet éclectisme trouble à Genève. Il est capable d’exceller dans des milieux différents et il n’a pas honte de dire qu’il a gagné beaucoup d’argent dans les affaires!»

Trop en verve, trop en veine, trop de dons, peu d’états d’âme quand il s’agit de parvenir à ses fins, soufflent ses détracteurs, Metin Arditi exaspère aussi. «Il a un besoin affolant de reconnaissance, donne peu d’argent en réalité, mais excelle dans le bon conseil, de ceux qui dynamisent une ville», note un observateur.

«Quand on mène une action, il y a deux types de reproches qu’on essuie: ne pas réussir; ou réussir, commente l’intéressé, sur son divan. Je sens les regards acides sur ma personne. Je les aime, ces regards acides, ils me réjouissent, ils m’apportent beaucoup. Ils me protègent de la vanité. Je crois profondément qu’un homme qui n’a pas connu la calomnie n’est pas un homme.»

La grandeur dans une formule. Dramatique, mais meza voce, Metin Arditi se drape un instant en Cicéron, au service de la Rome calviniste, qu’il aime comme malgré elle, où il s’est enraciné comme seuls s’implantent les émigrés, les enfants tristes, avec une rage d’aimer et une connaissance de l’humus que n’ont pas les indigènes. «Bienfaiteur? Ah non, ne dites pas ça! Ce serait une entourloupe. Je suis le bénéficiaire de cette histoire. Le don est une joie. Et puis, il y a parfois ces marques de reconnaissance d’inconnus. L’autre jour, quelqu’un qui m’arrête: «Merci de ce que vous faites pour Genève.» J’avais la gorge nouée.»

Ses fièvres de mécène? La restauration à Genève du Ciné-Manhattan, devenu Auditorium Arditi- Wilsdorf et cédé en 1996 à l’Etat. Les progrès artistiques de l’OSR, surtout. «Je sens que nous nous rapprochons du but, nous allons passer l’épaule, basculer dans le top ten. Un peu de patience encore.»

Ses affaires continuent de l’occuper – de 8h30 à 12h30, chaque jour, dans les bureaux installés dans une dépendance de sa propriété. Mais sa fierté est ailleurs. «Investir, construire, gagner de l’argent, c’est très bien. Mais l’OSR, comme l’écriture, c’est une recherche de l’absolu. Il ne peut pas y avoir de demi-mesure dans ce domaine.»

On lui demande s’il a un modèle. Il cite l’Américain Gérald Cantor, qui a fondé le musée Rodin de Stanford – auquel il a légué ses Rodin. Il attribuait, s’enthousiasme-t-il encore, des bourses à des étudiants qu’il envoyait à Paris. Il leur demandait de lui écrire. Comme un père de passage.

Dans L’Imprévisible, l’un de ses romans, Metin Arditi raconte l’histoire d’un esthète à la retraite, très vert encore, qui revit soudain, dans une bouffée de joie, l’amour de son père parti trop tôt. La bibliothèque où il nous reçoit est lestée par un bureau, celui de son propre père, comme s’il y avait là le noyau d’un dialogue invisible sans cesse attisé. «Je ne m’y assieds jamais, je ne pourrai pas y écrire.»

Le mécénat tel qu’il le conçoit revêt aussi cette fonction: paternelle, quand il pousse à l’élé­vation, avec ce souci de la liberté de chacun qui le préserve du paternalisme. «Enfant, l’art m’a sauvé, ­glisse-t-il. Je me souviens, au pensionnat, le miracle de la scène. Au moment des applaudissements, je me sentais encore plus seul que d’habitude, mais cette solitude était soudain parée de noblesse.»

Demain: Le soutien de Thierry Lombard à Yann Arthus-Bertrand