Au moment où vous lisez ces lignes, deux hommes sont en route vers là où vont les morts quand ils meurent: Jean Daniel et Larry Tesler. Leur seul point commun apparent étant d’être ou d’avoir été juifs, ils ne sont pas près d’arriver, quinze siècles de littérature rabbinique n’ayant pas tranché la question de l’au-delà. Le fondateur du Nouvel Observateur et l’inventeur du copier-coller ont donc le temps de faire connaissance. Et moi, celui d’imaginer la rencontre.

Que vont-ils bien pouvoir se raconter? En toute bonne logique, ils commenceront par leur enfance respective. Algérienne à Blida pour Jean Daniel, né Bensaïd; Américaine et dans le Bronx pour Larry Tesler, né Tesler. Un quart de siècle et un océan séparant ces deux moments, ils s’écouteront avec intérêt, mais n’y passeront pas la journée. La suite, en revanche, promet d’être plus intéressante. Et un peu tendue. Non pas parce que l’un est séfarade et l’autre ashkénaze, mais parce que, soyons francs: vu d’ici et maintenant, ils incarnent de parfaits contraires.

La plume et la science

Pour l’aîné, Jean Daniel, compagnon de Camus, lecteur de Gide, le style, l’exigence de la plume au service des faits, le journalisme qui s’écrit avec une majuscule et se cisèle, l’élégance et la précision du verbe, le sujet qui sublime et fait danser son objet. Pour le cadet, Larry Tesler, la science dure, computationnelle, stanfordienne. L’intelligence artificielle, la fusion rêvée de l’homme et de la machine dans une orgie de 0 et de 1, la vallée de silicone. Et surtout le copier-coller, donc.

Qu’est-ce que le copier-coller sinon le pacte faustien de l’homme qui pense? La complexité, la différence et la nuance vendues au diable en échange d’une promesse de facilités à portée de clavier. Pomme-C, pomme-V, emballé, c’est pesé. Ou comment réussir sa thèse et boucler son article en un double geste de l’index et de l’auriculaire. Oui j’exagère, mais j’ai le droit.

Une vie, deux vies pour le texte

Et je vous le dis: sur le chemin vers la vie éternelle (ou pas), Jean et Larry vont immanquablement s’engueuler. Le Blidéen portait le salut de l’homme par l’homme, suivait Mendès France dans son amour du dialogue et du compromis, rêvait d’une humanité réconciliée; l’Américain, lui, dessinait au sens propre le grand projet technolâtre, celui du tout ordinateur, de l’erreur humaine digitalement corrigée.

Et puis quand ils seront vraiment fâchés, juste avant de prendre définitivement leurs distances, ils apercevront ce qui les réunit vraiment, j’en suis sûr: une vie, deux vies au service du texte. Des caractères que l’on cisèle ou que l’on copie-colle, mais que l’on aligne, pour servir à quelque chose. Alors, qui sait, si le chemin est suffisamment long, ils deviendront peut-être amis.


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