La douleur au bras gauche est lancinante. Mauvais rhumatisme, attisé par le crachin bruxellois. Une semaine plus tôt lors d'une conférence d'un think tank prisé, Jean-Claude Juncker a redit, debout devant l'élite communautaire, tout le bien qu'il pensait de l'euro, de la chasse aux déficits publics et du retour en force de l'Etat pour réguler les marchés financiers pris de panique. L'audience, faite de lobbyistes, de parlementaires et de fonctionnaires de la Commission, a écouté pieusement, autour d'un café-croissant matinal, le premier ministre luxembourgeois et ministre des Finances, plébiscité en septembre pour un troisième mandat de deux ans à la tête de l'Eurogroupe.

Changement d'ambiance ce soir dans la capitale belge, à l'étage VIP de l'hôtel Sheraton. Le temps toujours chagrin charrie son flot ininterrompu de mauvaises nouvelles financières. A Washington, où Juncker est abonné depuis vingt-cinq ans aux réunions du Fonds monétaire international (FMI), la Maison-Blanche semble otage de Wall Street. «Je me sens coresponsable de la suite des événements», concède d'emblée celui que Helmut Kohl surnommait avec affection «Junior». Sa main droite masse le bras souffrant, sous le costume sombre et rayé. La rage pointe: «J'ai pour le métier de banquier une estime identique à celle qu'ils ont pour ma fonction...», lâche le coordinateur en chef des 16 pays de la zone euro.

On sent la lassitude. Les trois heures de voiture, du Luxembourg à Bruxelles, ont de nouveau été passées au téléphone avec Francfort, le siège de la Banque centrale européenne (BCE). En ces temps de crise, le «pacificateur» Juncker est tous les jours à la manœuvre avec ses partenaires habituels: le gouverneur français de la BCE, Jean-Claude Trichet, et le commissaire chargé de l'Economie, l'Espagnol Joaquin Almunia. Son credo? Tenir bon, défendre les régulations en vigueur et, surtout, ne pas sombrer dans la folie d'un plan de relance budgétaire européen. Refrain rodé. L'été, passé en partie en Bavière au domicile de son «frère» Theo Waigel, l'ancien grand argentier allemand de 1989 à 1998, lui a permis de le répéter.

«Vétéran», «sage de l'Europe»... Avocat de formation, secrétaire d'Etat au travail à 28 ans, chrétien-social par tous les pores, l'inoxydable Jean-Claude Juncker, 54 ans en décembre, a le CV parfait d'une Union européenne idéale. Un animal politique à sang froid, ravi - tout en haussant les épaules - d'être placé par les observateurs dans la même ligue que les «grands» de la construction européenne, de Robert Schuman à Jacques Delors. Un des rares dirigeants à affirmer s'épanouir, depuis 2004, dans le rôle ingrat du maître de ballet de la monnaie unique, dont le talent consiste «à ne pas hausser le ton tout en permettant aux gouvernements de se parler franchement». Traduisez: «Un groupe informel comme l'Eurogroupe se doit d'être franc et ouvert. Dans notre enceinte, une fois nos portes closes, la banque centrale engueule les gouvernements et ceux-ci répliquent.» Avec comme principe de base d'entendre plutôt que d'asséner: «Cette crise financière nous le prouve encore plus: l'argument n'est pas meilleur parce qu'il est prononcé d'une voix plus forte. Ce qu'il faut, c'est emporter la conviction de ses partenaires.»

On s'interroge. Le krach de Wall Street et ses conséquences ont évacué l'autre débat européen du moment: celui sur le Traité de Lisbonne, menacé d'être enterré par le non irlandais du 12 juin dernier. Et, ce faisant, le fossé apparaît patent. Avec, d'un côté, Jean-Claude Juncker, infatigable tisseur pince-sans-rire de compromis. Et, de l'autre, le hussard Nicolas Sarkozy, tenté souvent de confondre «l'Europe avec la France». Deux générations. Deux Europe. Juncker, homme des confins frontaliers, fils d'un père employé dans la sidérurgie et enrôlé de force par la Wehrmacht pendant la guerre, nostalgique d'un modèle rhénan où le capitalisme était d'abord industriel. Sarkozy le Parisien, enfant de la France frondeuse et arrogante des Trente Glorieuses, plus dirigiste dans l'âme que franchement fâché par l'argent facile. La défense des économies européennes les fait aujourd'hui se rejoindre. Mais un gouffre sépare le Luxembourgeois, membre associé de l'Académie des sciences morales et politiques, au bureau encombré de livres d'histoire, du Français partisan d'une Europe en perpétuel mouvement.

Jean-Claude Juncker est lucide. Un peu de sa postérité européenne se joue ces jours-ci. Il y a six mois, à l'heure où le Traité de Lisbonne était encore sur rails, son nom était accolé au poste de futur président du Conseil européen. «C'est une fonction très engageante, reconnaît d'ailleurs celui qui refusa, en 2004, de prendre la tête de la Commission. J'aime les postes qui obligent à accoucher de compromis-solutions.»

Mais le vent institutionnel et financier a tourné. Le futur traité attendra sans doute 2010. Tandis que, face aux bourrasques de la crise, son art consommé de la négociation est mis à rude épreuve. Son appel, mercredi dernier, à «mettre fin au jeu de casino des marchés» a paru tardif. «J'ai peur que le cyclone boursier ne lui fasse prendre un coup de vieux et n'entache un peu sa crédibilité, concède un journaliste qui l'a souvent côtoyé. A la tête de l'Eurogroupe, il a laissé faire comme les autres, non?»

Lui n'en a cure. Le patron du Grand-Duché, arc-bouté comme la Suisse sur le secret bancaire, défend son réalisme. «Les idéologies meurent à l'épreuve des faits, assène-t-il. Je rejette le romantisme qui consisterait à laisser le marché punir ceux qui ont fauté. Nous n'avons pas d'autre choix que d'intervenir pour empêcher la crise d'envahir l'économie réelle et de plonger dans la misère sociale des millions d'Européens». Lui, le chantre politique du «sacrifice, de l'ambition et du renoncement européen», obligé d'éponger avec les deniers publics les pertes des «spéculateurs-bonimenteurs pour qui l'art suprême de gouverner un pays serait l'abstention»? La réponse est venue dimanche, avec les 2,5 milliards déboursés sans faillir par le Luxembourg pour sauver le bancassureur belgo-néerlandais Fortis de la débâcle.

Il reste toutefois des rêveurs pour parier sur un miracle. Et si Jean-Claude Juncker, premier ministre depuis 1995, dernier des chefs de gouvernement en exercice à avoir négocié Maastricht, se mettait à «balancer» sur ses treize années de sommets européens? «C'est le type dont j'attends les Mémoires avec le plus d'impatience, poursuit un vétéran de la scène européenne. Je suis convaincu que des moments comme la crise actuelle lui font vraiment mal. Il se sent autant trahi que les petits épargnants.»

Car l'homme rumine, c'est évident. Absorbé par la politique au sortir de l'adolescence, il n'a selon ses proches guère d'autre hobby que les affaires publiques. Pas de sport fétiche. Pas de passion cinéphile ou artistique connue. Aucun goût revendiqué pour ces échappatoires que la notoriété procure. Ni lien avéré avec les nouveaux riches, aujourd'hui traînés sur le bûcher par le krach boursier mondial. Au contraire: «Je ne crois aucunement qu'il faut mettre les «people» au service de l'Europe, réplique-t-il vertement au Temps. J'aime les gens: ceux qui ne sont pas connus, qui travaillent, qui ont parfois la vie difficile et dont la situation, sans l'Europe, serait plus précaire encore.»

Le bras fait mal. Toujours. Les phrases, prononcées dans un français châtié, tout en virgules, tentent d'esquiver la douleur. Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker aime au final bien peu parler finance, banques, marchés. A quoi bon discourir sur l'inévitable? La raison d'Etat n'est jamais loin. D'autant qu'une fois les cendres des marchés financiers refroidies, une autre bataille s'engagera: celle pour la défense du secret bancaire et la retenue à la source sur les revenus de l'épargne dont le Luxembourg est, avec la Suisse, l'un des gardiens les plus farouches.

Or Paris, comme Berlin, mais aussi Londres fourbissent leurs armes pour abroger le secret bancaire au sein de l'UE. «Les caisses seront plus vides encore après les sauvetages en cascade, pronostique un ambassadeur. Après avoir tant déploré la spéculation éhontée et la dérive des marchés, le président de l'Eurogroupe va se retrouver en position d'accusé.» Rendez-vous a d'ailleurs été pris au Conseil Ecofin, début octobre. La révision de la directive sur la fiscalité de l'épargne sera à l'agenda. Que fera le Grand-Duché? «Nous continuerons d'être le leader naturel des améliorations bancaires helvétiques», sourit l'intéressé. Et de comparer, grinçant, les «eaux calmes dans lesquelles baignent les banques luxembourgeoises aux turbulences qui ont affecté certains acteurs financiers helvétiques». La droiture morale n'impose pas d'encaisser tous les coups.

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