Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS, auteur du «Gouvernement du monde» (Editions Fayard) et de «L'Etat en Afrique» (Editions Complexe), membre du conseil scientifique de la revue «African Affairs», revient sur les racines de la crise ivoirienne et sur ses conséquences pour la France.

Sur l'influence de la France en Côte d'Ivoire

Il ne faut pas oublier d'où vient la Côte d'Ivoire actuelle. Félix Houphouët-Boigny, son père fondateur, ne voulait pas de cette indépendance acquise en 1960. Houphouët était au contraire, comme le Gabonais Léon Mba, partisan d'une assimilation maximale de son pays à la métropole. L'existence d'une tendance nationaliste ivoirienne ne date donc pas des gesticulations anti-françaises de Laurent Gbagbo et de ses proches les plus remontés contre Paris. Cette frange réellement indépendantiste, c'est-à-dire hostile à la «Francafrique», existait au sein même du Parti démocratique de Cote d'Ivoire, le PDCI créé par Houphouët qui s'était évidemment appuyé sur les réseaux français de Jacques Foccart pour la réprimer. Depuis les années 60 en somme, l'influence massive, politique, économique, technique et militaire de la France a servi à contrebalancer cette aspiration et à l'occulter. La France, d'ailleurs, a souvent augmenté sa présence par suivisme plus que par volonté.

Il est difficile de caractériser les termes de cette «tutelle». Houphouët n'avait pas son pareil pour amener ses amis français à s'impliquer directement dans les affaires du continent noir: c'est lui, par exemple, qui a entraîné Paris dans l'aventure biafraise. La Côte d'Ivoire a traversé la période 1960-1980 dans cet esprit de «fusion politique» franco-ivoirienne. Jusqu'au moment où, à partir du début des années 90 et avec la fin de la Guerre froide, les opposants à cet alignement systématique d'Abidjan sur Paris ont recommencé à se faire entendre en utilisant le thème de l'ivoirité.

L'ivoirité, c'est en effet la revendication de l'indépendance à l'égard de l'ancienne puissance coloniale française, mais aussi envers les ressortissants «étrangers», ces Africains de l'Ouest très nombreux à avoir émigré en Côte d'Ivoire, dont les ressources économiques ont toujours été enviées par ses voisins. L'ex-Haute-Volta, la Guinée, le Mali ont déversé depuis l'indépendance quantité d'immigrés en Côte d'Ivoire, où le ratio «d'étrangers» a longtemps été proche, on le sait peu, de celui de l'Australie.

Sur les enjeux de la crise ivoirienne actuelle

C'est d'abord une crise essentiellement urbaine. La bataille politique se joue surtout dans deux grandes villes: Abidjan et Bouaké, et les enjeux de cette crise sont extraordinairement modernes. Il ne faut pas se tromper de grille de lecture: toute cette crise se cristallise, non autour de la notion d'ethnie, mais autour de celle de citoyenneté, d'adhésion de la population à un Etat ivoirien en conflit larvé avec son protecteur. On ne distingue pas seulement les Ivoiriens des étrangers, mais les gens du sud et les gens du nord, les chrétiens et les musulmans.

L'autre enjeu est la propriété de la terre, donc celui du capitalisme ivoirien et des plantations de cacao largement aux mains d'intérêts économiques français. C'est ce qui rend la position de Jacques Chirac très délicate. Rappelons que la Côte d'Ivoire paie aussi aujourd'hui le prix de la non-intervention de la France en 1999. A l'époque, le premier ministre socialiste Lionel Jospin a imposé à l'Elysée la non-intervention après le coup d'Etat de Robert Gueï. Or Jacques Chirac lui même n'adhère pas à cette politique. Il l'a montré en janvier 2003 en imposant au président Laurent Gbagbo les Accords de paix de Marcoussis, dont il a lui-même présenté le contenu sur le perron de l'Elysée. C'était une erreur politique. Cela revenait à bafouer en public l'autorité du chef de l'Etat ivoirien dont la tactique, depuis, a visé un seul objectif: regagner, par la force et par de cyniques intrigues politiques, son autorité et sa souveraineté territoriale érodées.

Tout le dilemme de l'intervention militaire française est résumé là: d'un côté, les soldats de l'opération Licorne sont déployés dans le cadre d'un mandat de l'ONU. De l'autre, l'héritage historique commun de la France et de la Côte d'Ivoire pèse comme un boulet sur leurs opérations. Dès qu'ils bougent, les soldats français sont accusés d'être le bras armé d'une politique «néocoloniale». C'est faux, mais une partie de l'opinion ivoirienne le croit.

Sur la xénophobie et la haine distillée par les médias ivoiriens

Elle n'est pas nouvelle. Dès l'entre-deux-guerres, les syndicats de fonctionnaires ivoiriens ont dénoncé la présence des étrangers – Ghanéens, Guinéens, Maliens… – dans l'administration. Cette histoire de xénophobie sur laquelle surferont successivement Henri Konan Bédié à partir de 1994, puis Laurent Gbagbo en 2000 est ancienne. Houphouët-Boigny avait même échoué dans les années 60 lorsqu'il avait tenté de faire passer une loi plus libérale pour l'accueil et l'emploi des étrangers. Son parti, qui monopolisait pourtant le pouvoir, l'a refusé.

Gbagbo est un président incontestablement élu dans des conditions contestables en 2000, après l'exclusion d'Alassane Ouattara, disqualifié précisément parce qu'étranger. Animal politique doué, il a compris que la contestation de la France, honnie par la jeunesse pour sa politique anti-migration, pour ses refus de visa, paie auprès des franges les plus jeunes de la population. Sa posture est résolument nationaliste et populiste. Cet argument xénophobe n'est pas nouveau dans le discours politique de Laurent Gbagbo, historien dont la thèse universitaire de doctorat contestait la compromission du pouvoir d'Houphouët, le «social-traître» qui a pactisé avec le colonisateur.

Sur les autres forces à l'œuvre

L'entourage de Laurent Gbagbo joue à l'évidence un rôle décisif dans cette politique du pire. Son épouse Simone est entourée de partisans très nationalistes, sous l'emprise d'Eglises pentecôtistes et évangélistes assez liées au Sud profond américain, nées sur la défiance envers l'establishment catholique associé à la France.

Des hommes comme le pasteur Koreï, dont on a parlé récemment en raison de son implication dans la mission du député français Didier Julia en Irak, jouent un rôle très trouble. Les époux Gbagbo sont aux mains de ces sectes résolument anti-musulmanes et passablement millénaristes. Ils sont l'élément irrationnel dans ce conflit

Sur les incohérences françaises

La France a une responsabilité directe dans les événements actuels. En 1994, elle a contribué à une première élimination du jeu politique d'Alassane Ouattara. Puis, de 1996 à 1999, Paris, notamment par la bouche de Jacques Chirac, a inconditionnellement appuyé Henri Konan Bédié, le successeur controversé d'Houphouët-Boigny, malgré les signaux d'alarme tels que le discours sur l'ivoirité et le manifeste pourrissement économique du pays. Enfin, la France a pris le parti du pouvoir en octobre 2002, lorsque la rébellion a éclaté, en protégeant Abidjan et la partie la plus riche du pays de l'offensive rebelle. Il s'agissait de préserver le pouvoir légitime de Laurent Gbagbo – lui au moins avait été élu, pas les rebelles.

Mais ces bonnes intentions se sont vite avérées intenables. Elles ont conduit le gouvernement français à prendre des risques alors qu'il était le moins bien placé pour le faire. Comment prétendre être aujourd'hui un arbitre impartial alors que, pendant des décennies, l'Elysée a tiré les ficelles en Côte d'Ivoire? Les officiers de l'opération Licorne déplorent en privé cette ambiguïté que leurs hommes paient très cher. Ils savent que les compromissions françaises passées les désignent comme cibles aux yeux d'une partie de la population. Quoi qu'ils fassent.

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