Jean-Pascal Delamuraz, dernier Vaudois au Conseil fédéral (1984-1998) avant Guy Parmelin, «aimait la vie, les femmes et les gens». Un film sur ce grand radical sera projeté vendredi aux Journées cinématographiques de Soleure, annonce l’ATS (au Kino Capitol, à 17h30). La sortie en salles est prévue le 22 mai prochain, avec une avant-première au Capitole, à Lausanne. «Alors que la croissance des années 1960 laisse place à l’incertitude des années 1980 et donne lieu à la crise du 6 décembre 1992, les succès et les défaites de cet homme politique complexe sont discutés et mis en perspective», dit le communiqué de presse notamment repris par Cineman.ch.

Delamuraz – c’est son titre – le documentaire réalisé par Daniel Wyss en collaboration avec le journaliste André Beaud et l’historien Olivier Meuwly, blogueur à L’Hebdo, revient sur la carrière de ce «drogué à la politique», né en 1936 à Vevey et mort d’un cancer du foie en 1998 à Lausanne. Donnant la parole à une foule de témoins, parmi lesquels l’ex-conseiller fédéral UDC Christoph Blocher, la radicale zurichoise Vreni Spoerry ou encore l’éditorialiste au Blick Frank A. Meyer, il retrace notamment la lente érosion de l’hégémonie du Parti radical-démocratique suisse et l’échec de Jean-Pascal Delamuraz sur la question européenne.

«Il n’a pas de grandes idées politiques et il n’est pas visionnaire. C’est plutôt un sélectionneur d’une équipe de foot», résume André Beaud dans une interview donnée mercredi à La Liberté de Fribourg: «Il fonctionne bien avec les socialistes, à la Municipalité de Lausanne comme au Conseil fédéral. Il fait des bras de fer avec les radicaux zurichois. Il s’inscrit en faux contre l’ultralibéralisme de la Bahnhofstrasse. Pas radical de gauche, mais radical humaniste.»

L’œuvre ne se veut ni une hagiographie ni un acte d’accusation. «Nous restons critiques: il n’a pas laissé d’héritage, il ne s’est pas soucié de trouver des successeurs», relève André Beaud, pour qui l’ancien responsable de l’armée et de l’économie était surtout «un activiste charnel de sa propre popularité», un homme mû par «un besoin pathologique de contact». «Dès l’enfance», d’ailleurs, «c’est une boule d’énergie». Puis «il s’installe facilement sur la place publique. Le canton de Vaud est plutôt un canton de taiseux. Les Vaudois n’aiment pas la gouaille et ils trouvent en lui l’image inversée d’eux-mêmes. […] Il veut être sympa avec tout le monde.» Affectueusement, on le surnomme «Dlamure».

«Dans ce documentaire, on balaie presque cinquante ans d’histoire suisse», affirme André Beaud, interrogé mardi dans l’émission Forum de RTS-La Première. «Ce n’est pas un film hagiographique, ni un film qui détruit Delamuraz», précise l’ancien journaliste de la RSR et de la TSR, qui coproduit le film. Mais aujourd’hui, c’est «une légende», dit-il, une «conscience de l’ouverture», un sensible qui, en 1945, par exemple, est très ému à la réouverture de la navigation lacustre entre Ouchy et Evian-les-Bains, mais totalement désemparé quarante ans plus tard face au mouvement de Lôzane Bouge dans les années 1980, ces jeunes qu’il ne comprend pas.

Mais où est le vrai «blème», comme on dit en pays de Vaud? «En mai 1992, le Conseil fédéral commet l’erreur stratégique majeure d’envoyer une lettre demandant l’ouverture de négociations en vue de l’adhésion à l’Union européenne. Cela court-circuite le projet d’Espace économique européen (EEE) qui passe en votation en décembre. Cette lettre déboussole les citoyens. En fait, ils croient voter sur l’adhésion à l’Union européenne.» Et «l’autre erreur de Delamuraz», dit encore André Beaud, «c’est de se comporter comme un ministre expliquant au peuple ce qu’il doit voter, un peu à la française. Il compte trop sur son art oratoire. C’est un flop chez les Alémaniques.»

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Une caractéristique qui se retrouve tant dans sa vie professionnelle que privée. Le documentaire évoque ainsi l’affaire d’adultère avec la femme de son ami André Debétaz, syndic de La Tour-de-Peilz (VD) qui s’est ensuite donné la mort, et la censure imposée à l’époque par les patrons de presse pour préserver les chances du candidat au Conseil fédéral. Un autre temps, relève André Beaud: «Aujourd’hui, si un candidat avait une histoire pareille, il serait cuit en cinq minutes.»

«Plusieurs versions circulent», raconte André Beaud: «Au pire, Debétaz surprend sa femme au lit avec Delamuraz, dans leur chalet de vacances. Il tirerait alors en direction des deux amants et, de retour chez lui à La Tour-de-Peilz, il se suicide. Seule cette issue fatale est avérée. Cette histoire ressort un peu en 1983 quand il est candidat au Conseil fédéral. La presse y fait seulement quelques allusions: les acteurs de la scène politique et médiatique romande se disent que Delamuraz est leur principal champion, qu’il est destiné à aller au Conseil fédéral et qu’il ne faut pas ternir son image. Un couvercle est donc posé…» Et cela n’a pas empêché un jury de 12 lecteurs de 24 heures de désigner, en juin 2012, l’ancien conseiller fédéral comme plus grand Vaudois des 250 dernières années.


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