Revue de presse

Jean-Pierre Marielle, l’acteur qui a toujours fait le mariole

Il s’est éteint mercredi. Les médias rendent un hommage vibrant à ce seigneur épicurien au regard toujours ironique ou narquois, qui adorait «jouer les cons»

«Jean-Pierre Marielle s’est fait la belle. Merde, alors!» titre Le Soir pour rendre hommage au comédien disparu ce mercredi à l’âge de 87 ans. «Chez cet homme-là, il n’y avait rien de petit. La voix était caverneuse et mirobolante […]. Dans l’œil, toujours perçant, il y avait du feu, de l’insolence, un air désabusé ou blasé qui pouvait soudainement, comme un ciel virant à l’orage, sombrer dans l’emportement.»

La dépêche de l’ATS: L’acteur français Jean-Pierre Marielle est mort à l’âge de 87 ans

«L’allure était celle d’un seigneur, épicurien autant qu’homme de sang, amoureux de la bonne chère et capable de dégainer une épée s’il eut flairé l’odeur, à nulle autre pareille, de la connerie», lit-on dans le quotidien bruxellois, cité par Courrier internationalEt de saluer cette «façon de parler inimitable», de regretter «que malgré sept nominations aux Césars, il n’ait jamais été récompensé». Or «sa prestation dans Tous les matins du monde d’Alain Corneau (1991) l’aurait largement mérité»:

En 100 et quelques films tournés des années 1950 aux années 2010, sans compter d’innombrables pièces de théâtre et autres téléfilms, l’acteur a eu l’occasion de travailler avec Bertrand Blier (Tenue de soirée, 1986), Claude Sautet (Quelques jours avec moi, 1988), Patrice Leconte (Les grands ducs, 1996), Bertrand Tavernier (Que la fête commence, 1975) ou encore Claude Miller (Le sourire, 1994), Yves Robert (Monnaie de singe, 1996) et Philippe de Broca (Le diable par la queue, 1969). (Ces hyperliens renvoient aux critiques de l’époque dans Le Nouveau Quotidien, la Gazette de Lausanne ou le Journal de Genève, sur LeTempsArchives.ch.)

«Dernier seigneur d’un cinéma populaire et gouailleur» pour Europe 1, «le comédien avait disparu des écrans depuis quelques années […]. De grande taille, larges épaules, moustache fournie, barbe poivre et sel, regard ironique, narquois, il aimait bien jouer les sales bonhommes, les beaufs bêtes et méchants, cyniques»: «Pour un acteur, ce n’est pas très intéressant de jouer un type sympa. L’instabilité, le trouble sont beaucoup plus riches», disait-il. «J’adore ça, jouer les cons», avait-il d’ailleurs confirmé au Figaro en 2010.

Une amie qui se trouvait à côté de lui dans un wagon des CFF il y a quelques années lui avait demandé s’il était bien Jean-Pierre Marielle: «Je crois qu’il m’a simplement répondu «oui»… Ce qui était étonnant, c’est qu’il était en 2e classe. Il parlait avec sa femme du paysage, il semblait très attaché à elle. Je l’avais reconnu par sa voix avant de réaliser que j’étais assise à côté de lui.» Il avait en effet «quelque chose de très étonnant», a dit Fabrice Luchini à RTL. «Il détestait la doxa ambiante. C’était quelqu’un qui avait la tessiture, la puissance que seul le théâtre permet, […] il admirait Michel Bouquet, il l’admirait par-dessus tout. Marielle, c’est une immense incarnation, «une voix, un phrasé» – on en revient à Jouvet – une grande originalité, quelqu’un de complètement vivant»:

«Marielle a toujours fait le mariole. C’est lui qui l’écrit», rappelle L’Obs: «J’entends encore la voix de mes enseignants, du lycée au Conservatoire: «Marielle, arrêtez de faire n’importe quoi!» Ne m’ayant jamais donné de bonnes raisons de leur obéir, j’ai continué.» A aimer la vie comme un fou et à rire. A rire, et à coincer la bulle. Sa devise? «Ne jamais faire d’effort, ou le moins possible, ne m’a pas empêché d’arriver là où je suis (où? Je n’en sais rien, mais j’y suis bien).» «Ses dix répliques cultes»? Le Parisien les a dénichées. Parmi lesquelles on ne saurait résister de citer celle issue de ce dialogue de doux dingues entre lui et Philippe Noiret: «Oui, mais Lucien, est-ce que savoir rien foutre, ça suffit comme but dans la vie?… Est-ce que ça suffit à vous excuser?»:

Au Figaro toujours, il avait parlé de ses innombrables rencontres: «Mes amis, bien sûr. Tous rencontrés lorsque nous faisions du théâtre, il y a des lustres. Bernard Fresson, Delphine Seyrig, Jean Rochefort, Michael Lonsdale… Il faut que je demande à ma femme. (Il appelle.) Agathe! (Agathe Natanson, qui jouait dans Oscar avec Louis de Funès.) (Il hurle.) Agaaaathe! Ben alors? Mais elle est barrée ou quoi?! (Agathe arrive.) Ma chérie, tu ne m’entendais pas? Tu étais au téléphone?! Aide-moi un peu: qui y avait-il d’autre, que je n’oublie personne? Rochefort, Lonsdale, Cremer…? Agathe Natanson: «Pierre Vernier, Françoise Fabian, Claude Brasseur…» Jean-Pierre Marielle: «Mais bien sûr, et puis naturellement Belmondo. Ce sont mes amis de jeunesse, et nous ne nous sommes jamais quittés.»

«Jean-Pierre Marielle est mort! Un moment d’égarement, sans doute…», le parodie France Inter, qui voit aussi son rôle clé dans Tous les matins du monde: «Jean-Pierre Marielle y incarne Jean de Sainte-Colombe, violiste veuf et janséniste, refusant les honneurs de Versailles et les sollicitations de Louis XIV pour vivre en reclus à la campagne avec ses deux filles avant qu’il n’accepte, malgré lui, de recevoir un élève nommé Marin Marais, interprété à la fois par Guillaume et Gérard Depardieu.» Presque un rôle de théâtre…

«Il faisait partie de la dynastie des Sacha Guitry», se souvient de son côté Jean-Pierre Mocky pour France Info. «La journée n’est pas bonne aujourd’hui. Dick Rivers, puis lui… La différence, c’est que Jean-Pierre Marielle était malade depuis bien longtemps. Il ne pouvait plus tourner, c’était bien triste, nous l’aimions beaucoup et ça nous faisait beaucoup de peine. […] On l’appelait «le colonel» parfois, parce qu’il était toujours très actif. C’était un homme qui avait de la réplique. Ce n’était pas un type qui se laissait abattre. On l’aimait beaucoup parce qu’il avait ce côté un peu bougon, mais c’était un brave type, un très brave type. Il avait beaucoup d’humour.»

«Cinémathèque hexagonale à lui tout seul», pour L’Est éclair, c’était aussi «l’homme qui pouvait tout jouer», aux yeux du Point. «Il était le seul à le dire ainsi. Il fallait l’écouter goûter, l’entendre glisser à la radio le mot «LUXXXXXE», le célébrer en majuscules dans des spots de pub enregistrés pour les fêtes conventionnelles (dont il se foutait!) grâce au nom d’une maison prestigieuse de calvados – «calvadossss…»

«C’était au début des années 2000, une leçon de chuchotement en même temps que de haute école. De la gueule? Pas seulement. Du calme, un zeste de gaîté drôlement lunée, et du bon ton. Du chic, sans se prendre au sérieux. Tout Marielle…»

Pour s’en faire une idée, de ce «tout», il faut relire son portrait paru dans Libération en 2000, alors qu’il jouait Le Nouveau Testament de Guitry au Théâtre des Variétés, et dans Les acteurs de Bertrand Blier: «Il arrive. Grande carcasse confuse et essoufflée. D’où sort une voix si familière […]. «Généralement, j’évite ce genre de rapport que nous avons tous les deux», dit-il. Il n’ajoute pas «mon p’tit». Ses joues se sont creusées, ses paupières relâchées. Mais c’est bien le grand seigneur du cinéma de papa, lequel rigolait devant sa télé le dimanche soir à chaque fois qu’il l’entendait faire «ouille, ouille, ouille!», coincé dans une valise diplomatique traînée en plein désert par Mireille Darc et Michel Constantin. «C’était pas très bon pourtant, ça», dit l’acteur fronçant sa mémoire.»

C’est pourtant ce cinéma de peu d’importance qui l’a installé chez nous. Grand étireur de nos zygomatiques

Et toujours, dans Libé: «Il a 40 ans, quand le cinéma prend enfin ses mesures. Il joue le beauf comme Wolinski ou Cabu le dessinent. «Ce cul! ce cul! ce cul!» hulule Marielle, vendeur de parapluie dans Les galettes de Pont-Aven. Culte. La concupiscence lui va bien: irrésistible réparateur de chez Frigolux accroché aux miches rebondies des filles, son torse large et velu menace les coutures de son peignoir satiné. Il explore loin la médiocrité.» Car…

… le cinéma ne le place pas sur les hauteurs, elle fait de lui un acteur réflecteur


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