Sous le titre La France d'un siècle à l'autre, 1914-2000, un groupe d'une soixantaine d'historiens tente de faire, en 900 pages, la synthèse de l'évolution de ce pays en un siècle. Ce «dictionnaire critique» tend à reprendre tous les aspects de la vie des Français que le temps a métamorphosés: de la vie du couple aux grandes valeurs de la République, de la condition des parents ou de l'ouvrier aux passions qui traversent ce peuple, le communisme, l'immigration. Un des leaders de l'ouvrage, l'historien Jean-Pierre Rioux, évoque ici la métamorphose la plus profonde qu'ait eue à connaître la France en cent ans: le passage d'une très vieille société rurale à une société entièrement urbanisée.

Le Temps: Le dictionnaire critique maintenant achevé, comment regardez–vous dans sa globalité ce livre que vous avez dirigé: est-ce l'émiettement qui saute aux yeux, dans la mesure où ce pays a tellement évolué en cent ans et dans tant de directions, ou quelques lignes de force?

Jean-Pierre Rioux: Rappelons tout de même que le livre n'est pas la juxtaposition de points particuliers ou de détail, puisque nous avons de très grandes rubriques – événements, valeurs d'établissement, figures sociales, vie quotidienne, etc. Et trois articles majeurs. Le premier traite d'un événement qui nous poursuit depuis des décennies: la très grande guerre de 14-18. Deux points d'arrivée, eux, prennent la forme d'«envois», 900 pages plus loin, sur deux évidences fortes: le premier – «Nous n'irons plus aux bois», dont je suis l'auteur – porte sur la France, surtout rurale dans le passé, aujourd'hui essentiellement citadine. Le second, signé de Jean-François Sirinelli, évoque «la règle et le consentement» (l'acquiescement, malgré tout, des Français à la règle républicaine). Ces deux thèmes se rapportent à deux évolutions considérables. La première veut que, depuis le néolithique, le destin de ce pays (et avec lui toute l'Europe occidentale) ne se joue plus au travers de réalités, d'engagements, de valeurs rurales. Propos qui peut paraître banal, mais qui ne l'est plus dès que l'on aborde les représentations que les gens se forgent. Car on constate que tout a changé, sur nombre de plans. Que ce soit dans la démographie, dans la vie quotidienne, dans la vie culturelle, dans le développement de la connaissance et de l'instruction, tout ce qui est moteur est désormais urbain. C'est une France des villes qui passe dans le XXIe siècle. Une vraie révolution, quand on songe (voyez L'identité de la France, de Braudel) combien l'identité d'un des plus vieux pays ruraux du monde s'était fixée sur un paysage.

– Est-ce qu'en retour, les Français ne vivent pas dans une certaine nostalgie de cette France rurale à laquelle ils tournent le dos?

– Bien sûr. Une inquiétude sur les origines, aussi, qui traverse ce pays depuis trente ans: songez à tout ce que traduit la fièvre généalogique, le culte des racines, les enjeux de mémoire. Et pourtant, dans la campagne, les modes de vie se sont formidablement urbanisés. Voyez l'affrontement entre écologistes et chasseurs: l'émergence d'un parti de chasseurs «dit» cette panique devant le phénomène d'urbanisation qui est un des traits majeurs de notre époque. Où la ville commande, le rural s'efface. Des signes de tout cela sont déjà apparus au XIXe siècle, mais le mouvement n'a fait que s'accélérer depuis. Cet effroi, cette inquiétude se lisent aussi au fait qu'à Seattle, on n'y a guère vu et entendu, côté contestataires, des Allemands et des Anglais. Mais surtout des Français. Cette inquiétude se vit à un autre niveau encore: notre pays ne sait plus à quelle échelle il vit. S'il y a d'une part une prise de conscience de tous les phénomènes de mondialisation, des enjeux européens, on note, à l'autre extrémité, tout ce qui se rapporte à la région, voire à l'enjeu local, dont la montée en force est une autre forme de résistance à l'urbanisation.

– Que désigne Sirinelli par «la règle et le consentement»?

– C'est l'idée que des phénomènes de cette ampleur ne peuvent pas ne pas avoir d'effets sur les règles politiques, idéologiques et sociales qui ont fait la république dans ce pays. Des valeurs telles que les Lumières, les droits de l'homme ou le contrat républicain ne peuvent échapper aux effets de cet immense bouleversement. Or on se rend compte que la règle commune de la République, qui sert de cadre à l'art de vivre ensemble, n'est pas brisée, mais que le substrat économique, social et même spatial conditionné par l'urbanisation, au XXe siècle, est en train d'affadir cet art de vivre ensemble. La règle a subsisté, le consentement, lui, s'est effrité. Car surgissent des phénomènes, bien urbains, de médiatisation, de dislocation des groupes sociaux, ou de nouveaux rapports entre générations. Songez à la montée, quotidienne, de la violence civile (à laquelle nous avons consacré un chapitre): c'est un phénomène qui eût paru incompréhensible dans le contrat républicain d'origine.

– Est-ce que ce siècle n'est pas encore celui d'une normalisation, d'une banalisation marquée de l'identité française?

– Certainement, car derrière les phénomènes que nous venons d'observer se dessinent des évolutions qui ne sont pas strictement françaises. L'une est représentée par l'évolution technique et technologique, qui a aligné la France sur l'ensemble des pays développés et tend, bien sûr, à améliorer la vie quotidienne. L'autre, que nous avons essayé d'analyser ici, ce sont les traits français d'une culture de masse, sous toutes ses formes. A commencer par le flux constant et tendu de communication, qui en est le vecteur. Cette culture-là n'a pas tardé à s'imposer mais d'abord en territoire urbain. En milieu rural, les évolutions ont été marquées par une certaine résistance. A la différence d'autres pays, où le conservatoire rural était moins visible. Bref, micro-ondes et walkman sont des enjeux qui dépassent, d'évidence, le cadre national, et même européen.

– Cela dit, peut-on repérer ce qui tend à maintenir des éléments forts d'identité française?

– Pour revenir à nos deux articles finals, d'une part, l'urbanisation ne se fait pas sans forte nostalgie rurale; de l'autre, les Français semblent tenir au maintien de la règle d'art de vie commune qui est celle de la République. Avec ce que cela implique: une puissance publique proportionnellement plus forte qu'ailleurs, la structuration étatique de quantité de services. Enfin, ce n'est pas un hasard si ce pays, voulant respecter la règle républicaine, a conservé autant de petites communes (36 000!) et des préfets bien empanachés. Même si ce n'est pas dans la tendance observée ailleurs, la France garde des attributs d'Etat central et un nombre de fonctionnaires tout à fait considérable.

– S'il est un événement qui traverse tout ce siècle dans la conscience des Français, c'est bien la première guerre mondiale. Qu'est-ce qui fait que l'événement perdure de cette manière?

– Il y a d'abord l'argument démographique, qui s'est perpétué pendant un demi-siècle: c'est une saignée dont le pays ne s'est pas relevé. N'oubliez pas que, depuis le XVIIe siècle, ce pays fut, en Europe, celui qui eut proportionnellement la plus forte charge humaine. Il faut trois générations pour se remettre d'une saignée pareille, et le baby-boom d'après 1945 n'a pas réussi à nous remettre à flot. Mais surtout, cette guerre de 14, par sa violence et la déchirure intime et profonde qu'elle représenta pour les combattants et leur famille, fut le premier signal de ce que nous disons par ailleurs: une guerre technique, technologique, une éruption de violence inouïe à laquelle personne n'était préparé. C'est un bouleversement mondial, qui a été vécu d'autant plus intensément et gardé en mémoire en France, par rapport à ses voisins, qu'il frappait d'abord un pays rural et des paysans, les contingents les plus nombreux venant des campagnes ou des petites villes. La guerre est donc le premier signe de ce grand changement dont j'ai parlé, et qui a été marqué, là, d'une accélération à la fois brutale et non maîtrisable. C'est, en somme, le premier signe de modernité de ce siècle. Le premier signe d'une ère séculaire, prophétisant que la France «n'ira plus au bois». Et qu'elle ne sera plus une puissance comme avant, solidement assise sur son socle

rural.

– Dans ce XXe siècle, l'autre grand événement, c'est la geste gaullienne. Si je vous entends, elle n'a pas marqué aussi profondément les esprits que la Grande Guerre?

– Dans notre dictionnaire, entre l'événement d'origine, la Première guerre, et le dernier, le Mondial de football en 1998, surgit la figure de De Gaulle. C'est d'ailleurs le seul article à tonalité biographique de tout l'ouvrage. De Gaulle participe d'une exception française dans le cours des choses, car il prit conscience de manière très précoce et très forte de tout ce que nous venons de dire sur le choc de 14-18. Il l'a compris de son camp de prisonniers en Allemagne. Il a bien saisi l'importance de la puissance du feu, et il a bien mis le pays en garde: face à cela, la France est en danger de mort, a-t-il fait entendre. C'est le même qui a eu le geste incompréhensible, fou, de l'appel du 18 juin 40. Au travers de ce personnage s'affiche une résistance, bien française, à cet ordre du monde et des choses qui est né en 1914. Cela a donné une coloration particulière à la conduite de la guerre, côté français, et à la reconstruction française après 1944, et cela a donné à la Ve République son originalité constitutionnelle.

– La vraie exception française n'est-elle pas, finalement, dans l'imaginaire des Français? Dans la façon dont ils se regardent et regardent leur propre passé?

– Probablement. L'exceptionnalité française, c'est sans doute d'avoir conservé trace à la fois de l'ancien et du nouveau. La pérennité rurale, et la modernité intrinsèque que représentent les Lumières et la Révolution. En fin d'analyse, si ce vieux pays rural parvient à traverser des couches de modernité sans trop de dégâts, c'est sans doute par cette fidélité à toutes les origines et grâce à une solution démocratique héritée de la Révolution.

Propos recueillis par Antoine Bosshard

Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli, La France d'un siècle à l'autre, 1914-2000, Dictionnaire critique, 980 pages, Hachette 1999.

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