Journalisme

Jeff Bezos, Jack Ma et les deux «Post»

OPINION. Des milliardaires se portent au secours des journaux en péril. Deux exemples, à Hongkong et à Washington, qui montrent les risques de ces alliances salvatrices

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. La première est celle du journalisme, chamboulé par l’ogre numérique, par les fausses nouvelles, et que les pouvoirs politiques rêvent toujours de reprendre en main. Nous vous avons présenté

Pour cette dernière semaine, nous vous proposons des réflexions et éclairages historiques:


La presse va mal, mais elle est désirable. Des docteurs aux dents longues et aux poches pleines s’affairent autour de son grand corps malade. Yves Sandoz écrivait ici l’autre jour que l’appétit des milliardaires pour les journaux (n’avait-il pas Christoph Blocher en tête?) n’est pas dicté par la philanthropie ou le souci de l’indépendance des rédactions. Il ne faut pas, en effet, être naïf; mais rien n’est univoque dans cette matière, et les médecins avides ne sont pas interchangeables.

Il vaut la peine à cet égard d’examiner la mainmise milliardaire sur deux titres prestigieux: le Washington Post et le South China Morning Post. La comparaison est d’autant plus fascinante que les acheteurs sont frères jumeaux: aux Etats-Unis, Jeff Bezos, le maître d’Amazon; en Chine, Alibaba et son créateur, Jack Ma; autrement dit les deux pôles dominants du commerce en ligne mondialisé.

Qu’ont fait Jeff et Jack dans leur nouveau domaine? Ils ont fiancé l’embauche de dizaines de journalistes et l’introduction d’outils technologiques qu’ils avaient développés dans leurs entreprises numériques. Résultat: le Post américain est sorti des chiffres rouges, le Post chinois espère atteindre bientôt le noir.

Le cousinage s’arrête là.

La dérive du «South China Morning Post»

Le South China Morning Post, plus que centenaire, a été longtemps, en anglais et de Hongkong, le poste d’observation le plus précieux et le plus fiable sur ce qui se passait à Pékin et dans les provinces. Quand en 1997 les Britanniques ont été contraints de restituer le bout de terre chinoise dont ils s’étaient emparés et qu’ils avaient fait prospérer, les dirigeants communistes se sont engagés à maintenir, pour cinquante ans, les libertés acquises dans l’île et ses dépendances. Le Post a compris peu à peu la fragilité de cette garantie: pressions intérieures et extérieures pour écarter les sujets qui fâchent à Pékin, autocensure, licenciement des gêneurs. Et déclin du journal.

Le mariage des journaux avec des puissances financières qui ont leurs vrais intérêts hors de la presse est source d’ambiguïtés

Jack Ma et son Alibaba sont arrivés en sauveurs à la fin de 2015. Avec bienveillance, générosité, mais aussi un projet limpide à peine dissimulé sous la promesse d’honnêteté et d’objectivité. Le puissant petit Ma joue à Pékin dans la cour des grands, il est leur servant. Le Post de Hongkong, disent les voix du parti, écrivait en anglais ce que ses lecteurs avaient envie de lire sur la Chine: un regard étranger. Il faut inverser ce cours, en anglais toujours, avec des yeux chinois, pour décrire sans biais occidental le développement du pays.

Compte tenu de l’état de la liberté d’expression en République populaire, les anciens du Post comprennent exactement Jack Ma quand il dit qu’il faut lutter contre une «mauvaise perception de la Chine». Le journal est destiné à devenir un instrument de l’appareil de propagande, présentable et avec de beaux restes. L’an passé, une enquête sur la relation trouble de Xi Jinping avec un homme d’affaires de Singapour a passé à la poubelle. Et le Post s’est déshonoré en allant recueillir les aveux contraints d’un auteur et éditeur détenu par la police chinoise.

La lutte du «Washington Post»

Au Washington Post, le changement est aussi venu de la nécessité. Le dernier rejeton de la dynastie propriétaire, au bord de la banqueroute, cherchait un repreneur. Jeff Bezos, en 2012, était partant. Il a pris 250 millions de dollars dans sa cassette personnelle bien fournie pour acheter le Post: moitié moins que le pactole engrangé par la famille Lamunière pour céder à Zurich ses journaux romands… Et Bezos a investi dans la rédaction, sans intervenir (personne ne le conteste) dans son travail et ses choix éditoriaux. Le quotidien a retrouvé tout son lustre du temps du Watergate, et une puissance d’enquête impressionnante.

Un événement surprenant est intervenu après ce changement de propriétaire: l’ascension et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. La rédaction éditoriale du Post n’a jamais caché sa défiance à l’égard du flambant New-Yorkais, et son opposition frontale depuis qu’ils sont voisins dans la capitale. Le journal est désormais au premier rang de ceux que le président insulte: corrompu, propagateur de fausses nouvelles, menteur, ennemi du peuple…

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Depuis peu, cet affrontement a pris l’allure d’un combat global. Trump, dans une rafale de tweets et de déclarations à l’emporte-pièce, a réuni Jeff Bezos, Amazon et le Washington Post dans un bouquet hostile qui, tonne-t-il, lui a déclaré la guerre et nuit à l’économie américaine. Amazon (qui n’a rien à voir avec le Post), dit-il avec autant de colère que Pascal Vandenberghe, le directeur de Payot, abuse de sa position dominante, phagocyte le service postal, détruit le petit commerce; et Amazon, ajoute Trump, c’est Besoz, donc le Post, qui est le lobbyiste d’Amazon – ce qui est démontrablement faux. Cet assaut, en cours, n’est pas sans conséquence: la capitalisation en bourse d’Amazon, au plus fort de la bagarre, a reculé de 50 milliards de dollars, et la fortune de Besoz de huit ou neuf; mais la vraie cible, c’est le journal.

La probité du Washington Post, dans cette affaire, n’est pas en cause. Et Amazon/Bezos, ce n’est pas le parti communiste chinois. Mais on voit bien que le mariage des journaux avec des puissances financières qui ont leurs vrais intérêts hors de la presse est source d’ambiguïtés ou de compromissions inquiétantes, même si elles ne sont pas mortelles.

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