Revue de presse

Jérusalem capitale: les médias déplorent le court-circuit de Trump

Le président américain vient une nouvelle fois de s’aliéner le monde entier en piétinant les grandes causes arabes. Bien peu soutiennent aujourd’hui la superfluité de ce soutien accru à la droite dure israélienne

Depuis quelques jours, les observateurs de la politique américaine au Proche-Orient craignaient «le pire». C’est fait. La décision, mercredi, du président Donald Trump de reconnaître «officiellement Jérusalem comme capitale d’Israël» a suscité une vague de fond, quasi unanime, venue de la communauté internationale, pour condamner ce geste diplomatique extrêmement contesté. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunira en urgence ce vendredi matin pour discuter de cette reconnaissance unilatérale de la part de Washington.

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Courrier international, très à la pointe sur ce sujet, a fait un travail de dépouillement des médias dont il vaut la peine d’extraire quelques passages. D’abord, et l’on peut s’en douter, les pays arabes s’insurgent «vent debout» contre cette ingérence qu’ils considèrent comme inacceptable. Le quotidien de la capitale saoudienne Al-Ryadh, par exemple, aurait préféré que la Maison-Blanche «pose les bases d’une solution concertée pour redonner l’espoir d’un règlement selon le principe terre contre paix». Ce d’autant que le prince héritier saoudien, le réformiste Ben Salmane, «partage aujourd’hui avec Israël la volonté et la nécessité de mettre un frein à l’Iran, au nom de la revanche sunnite contre les chiites», indique le site de presse italien Huffingtonpost.it.

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Quel que soit le prix à payer? Le journal panarabe Al-Quds n’est pas d’accord, et fustige une décision mettant les alliés arabes de Donald Trump dans «l’embarras», particulièrement «la monarchie saoudienne et l’Egypte du maréchal Sissi»: Washington «a entièrement misé sur ces sinistres régimes arabes [dits modérés], qui se délitent. Les Etats-Unis et Israël vont maintenant être totalement désinhibés pour piétiner les grandes causes arabes.»

Et pourtant, «après son élection, le président Trump s’était engagé à conclure un «accord ultime» entre Israéliens et Palestiniens». Pourquoi donc, déplore le Los Angeles Times, annonce-t-il aujourd’hui ce «changement de politique voué à rendre cet accord encore plus difficile à atteindre»? C’est «superflu pour exprimer le soutien du pays à Israël – déjà à toute épreuve – et inutilement provocateur» que de consolider l’alliance de Washington avec un «premier ministre de la droite dure» israélienne.

En Israël même, le journal de gauche Ha’Aretz s’inquiète de ce «cadeau empoisonné» à Benyamin Netanyahou: «La question est de savoir quel prix nous allons payer. Cette décision va saboter toute initiative de paix, provoquer un retour de bâton qui nuira aux intérêts américains et israéliens au Moyen-Orient. Ce sera un précieux atout pour la propagande iranienne. Cela déclenchera une flambée de violence qui déstabilisera l’Autorité palestinienne. Et, bien sûr, cela coûtera cher en vies humaines.»

«Depuis l’aube de l’histoire»…

La presse palestinienne s’appuie quant à elle sur l’histoire pour faire valoir sa ferme opposition: «Jérusalem est l’emblème de la Palestine, souligne le quotidien de Ramallah Al-Hayat Al-Jadida. Sans Jérusalem, la Palestine ne serait qu’un cadre géographique, sans racines ni identité. Jérusalem est l’endroit où nous nous sommes retrouvés depuis l’aube de l’histoire, là et nulle part ailleurs. Jérusalem, c’est notre profondeur historique, civilisationnelle et religieuse. Nous, Palestiniens, pouvons lire chaque pierre et chaque impasse de la vieille ville. Jérusalem, c’est la mosquée Al-Aqsa et aussi le Saint Sépulcre.»

Et de poursuivre, avec cette même solennité: «Chaque matin, les Palestiniens impriment une image de Jérusalem ou de quelque chose de Jérusalem dans leur esprit. […] Les juifs aussi disent que Jérusalem est un endroit qui leur appartient, qu’il s’y trouve une partie de leur récit religieux. Nous ne le nions pas et nous ne l’avons jamais nié. C’est pour cela que nous avons appelé et continuons d’appeler à ce que Jérusalem soit une ville ouverte à tous les adeptes de toutes les religions monothéistes.»

«Une rupture spectaculaire»

Option que ne réfute pas, en théorie du moins, le Times of Israel, à la lumière de sa propre lecture historique, au contraire des Palestiniens qui considèrent la ville comme la capitale de leur Etat. «Jérusalem est une ville-monde» pour l’historien Vincent Lemire, auteur d’un livre sur le sujet, qu’a interrogé Le Point. Trump n’a pas compris qu’il provoquait ainsi «un court-circuit politique, historique et religieux». C’est «une rupture spectaculaire avec ses prédécesseurs», estime Le Monde

La presse turque pro-gouvernementale, pour sa part, tempête. Yeni Safak s’emporte, en prévoyant «un scénario catastrophe dans le Moyen-Orient. En déplaçant la guerre au cœur de l’islam, en divisant la carte de ces pays, ils (ndlr: les Etats-Unis) préparent l’anéantissement du monde musulman. Leur «nouveau Moyen-Orient» sera un Moyen-Orient réduit à l’état de cendres. Il s’agit de la plus grosse invasion contre les musulmans depuis la Première Guerre mondiale.»

«La stratégie du chaos créatif»

D’ailleurs, poursuit ce quotidien islamo-nationaliste, «il ne serait pas surprenant non plus que l’on se mette bientôt à envisager des négociations sur une «solution à un Etat». La crise se poursuit dans la région, elle s’institutionnalise. On veut manifestement mettre en œuvre au Proche-Orient la stratégie du chaos créatif», comme l’avaient appelée de leurs vœux la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice et les penseurs néoconservateurs sous George Bush. Mais de fait, «ce chaos se mue lentement en incendie qui cerne les Etats-Unis et menace de consumer leur hégémonie internationale». Alors, en Turquie toujours, le quotidien proche du pouvoir Sabah prévient: «Les dirigeants israéliens doivent comprendre qu’ils ne pourront pas parvenir à la paix dans cette région tant qu’ils continueront à exclure les Arabes et les Palestiniens.»

Plus étonnant, le quotidien allemand Die Welt, dans un article repéré par Eurotopics, considère que «les Israéliens avaient construit leurs bâtiments gouvernementaux alors que la ville était encore divisée et qu’ils n’en occupaient que la partie occidentale – la partie est étant à l’époque contrôlée par la Jordanie. Le statut de Jérusalem en tant que capitale israélienne est donc plus ancien que la guerre des Six-Jours de 1967, au cours de laquelle Israël avait également conquis l’est de la ville. Un tel acte de reconnaissance ne préempte d’aucune façon le résultat des négociations de paix entre Israël et les Palestiniens. Rien n’empêche les Palestiniens de faire de Jérusalem-Est leur capitale, dans la mesure où les deux parties s’entendent sur cette solution.»

Une «perspective utilitaire»?

Alors imaginons… «Si le monde arabe tolérait la décision de Trump, il n’y aurait plus d’obstacle à une alliance contre Téhéran», écrit encore le Huffingtonpost.it: «Le gouvernement israélien est convaincu qu’après ces ultimes années de guerres intestines dans le monde arabe, une bonne partie de l’opinion publique estime désormais qu’Israël est en fin de compte un bon allié, ne serait-ce que dans une perspective utilitaire, pour relever les défis du terrorisme et de l’Iran. Et donc qu’une nouvelle partition incluant Jérusalem est possible, transformant l’Etat hébreu en nouvel atout dans la région.»

Le problème étant qu’il est bien le seul à penser cela… avec un allié américain qui vient de renforcer un scénario dont la majorité croit qu’il peut mener à un accroissement du chaos au Proche-Orient.

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