Il y a des chansons dont on se souviendra toujours de l’émotion première qu’elles nous ont procurée. Découvert vers la fin des années 1980 via les inspirés programmateurs de Couleur 3, Regina m’a immédiatement emmené ailleurs, loin des sombres chevauchées bruitistes qui animaient alors des rockeurs essentiellement habillés en noir. Il y avait là quelque chose de nouveau, comme l’impression de danser sur un arc-en-ciel.

Regina, c’est une étonnante mélodie pop syncopée ne ressemblant à rien de connu, alors que tant le rock américain que le rock britannique étaient à ce moment-là facilement identifiables. J’apprenais dans la foulée que le groupe ayant enregistré ce morceau hypnotique s’appelait The Sugarcubes; puis qu’il était islandais; et enfin que sa chanteuse, avec cette voix si étrange, totalement élastique, répondait au joli nom de Björk Guðmundsdóttir. J’étais loin de me douter que celle-ci deviendrait une des artistes les plus importantes du tournant du siècle.

Avant même de se lancer en solo, Björk plaçait la petite Islande sur la grande carte des musiques actuelles. Dans son sillage, la scène locale a explosé. Quel choc, un peu plus tard, de se plonger dans les expérimentations harmoniques de Sigur Rós; ou, plus récemment, de goûter à la folk onirique d’Asgeir. La source ne s’est jamais tarie, alors même que l’île entière compte moins d’habitants que la ville de Zurich. «Etre connu en Islande, c’est comme être connu dans un petit quartier de Paris», me résumait il y a quelques années Barði Jóhannsson.

Est-ce pour cela que David Dobkin a décidé de faire de la musique islandaise le pivot de son nouveau film, Eurovision Song Contest: The Story of Fire Saga, produit et diffusé par Netflix? Dans un premier temps, j’ai eu le malheur de le croire… Voici donc Lars Erickssong et Sigrit Ericksdottír, deux musiciens rêvant depuis l’enfance de participer au concours Eurovision de la chanson. Problème: ils ne sont pas très doués. Mais voilà qu’après une malencontreuse explosion ayant décimé tous les autres candidats, ils vont enfin accéder au graal et officiellement représenter leur pays dans cette compétition tout de kitsch et de refrains interchangeables.

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Alors? Rien, le film est médiocre. Si j’étais Islandais, j’en serais presque offensé. Les accents que prennent (parfois) Will Ferrell et Rachel McAdams sont ridicules, l’histoire est (à deux, trois gags près) inepte. Pourquoi prendre un pays musicalement passionnant pour totalement faire abstraction de sa scène et y tourner une comédie américaine empilant les clichés? Il y a trente ans, la découverte de Björk était une divine révélation; en 2020, la vision de Eurovison Song Contest est un épouvantable calvaire.


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