Dans la rue

La jeune fille et les spermatozoïdes

Notre chroniqueuse fait la conversation à des inconnus

C’est une grande et belle jeune fille, les pieds au chaud dans des Moon Boots noires, et je vais vous raconter comment, elle et moi, on s’est mises à parler de la santé fragile des spermatozoïdes.

Elle descendait une rue pavée, gros écouteurs rouges sur les oreilles, le visage enfoui dans une écharpe format couverture, le coude plié sur un sac à main de dame, les jambes dans un collant noir, les cils travaillés au mascara, un genre de look d’hiver comme en composent les magazines. Charlène, 20 ans, 1 m 80 ou presque, n’a rien à envier aux femmes de papier glacé. Ce matin, entre deux cours au gymnase, elle a du temps à perdre, et m’en offre avec le sourire.

A quoi ça tient, l’assurance que l’on porte sur soi, et la confiance que l’on fait aux autres? Charlène me parle sans autre filtre que celui de la gaieté, là où, cinq minutes auparavant, une vieille dame avec un chien et une canne dorée refusait ma conversation; là où, plus tôt encore, un monsieur qui portait un drôle de bonnet me grommelait un refus à la limite de l’aboiement; là où moi-même, à l’âge et à la place de Charlène, j’aurais esquivé en pressant le pas, par timidité et par méfiance (car depuis toujours, je me méfie des journalistes).

Nous ne parlons ni de politique, ni d’économie – elle admet volontiers ne rien y comprendre. Nous parlons de reproduction sexuée, car voilà le sujet qui la passionne. De là, aucune conclusion à tirer sur «la jeunesse d’aujourd’hui». Le cas particulier de Charlène, c’est qu’elle est la troisième des quatre filles d’un gynécologue et d’une sage-femme, qu’elle se prédestine à faire le même métier que son papa, et qu’elle vient de consacrer un travail de maturité à l’infertilité masculine.

Ce qui nous amène à parler des grands facteurs dommageables à la qualité du sperme. Elle énumère: le stress, la cigarette, le cannabis et les perturbateurs endocriniens. Ces derniers étant d’autant plus problématiques que leurs effets sont encore mal connus. En attendant, dit-elle, l’infertilité est en augmentation chez les jeunes.

Est-ce que cela lui fait peur? Charlène relativise sans minimiser, se montre mesurée, sait qu’il ne faut pas généraliser. Son copain, lui, «préfère ne pas savoir», et au fond, elle le comprend. «C’est un sujet délicat à aborder pour les hommes.»

Alors voilà. Janvier 2015. Deux femmes qui ne se connaissent pas engagent la conversation dans la rue, et de quoi parlent-elles? De la qualité du sperme, qui n’est plus ce qu’elle était. Ça vous choque? Réveillez-vous. On n’est plus au XIXe siècle.

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