Revue de presse

Le Jeûne genevois, cette coquetterie historique du bout du lac

En 1832, le Jeûne fédéral est instauré sur proposition du canton d’Argovie en tant que jour d’action de grâce et de pénitence pour toute la Confédération. Toute? Non, justement, car Genève garda son propre jeûne et continua à croire qu’il était le seul à manger de la tarte aux pruneaux

De bleu de bleu, «pas de temps à perdre, hurle l’agenda institutionnel dans les oreilles bronzées» du Genevois à la rentrée, écrivait un chroniqueur du Temps l’an dernier à la même date ou presque. Et paf! Septembre à peine entamé, et voilà que le citoyen lambda du bout du lac «se voit contraint de vous demander de l’excuser, amis Confédérés. Prière de le rappeler lundi matin.» C’est aujourd’hui – et jusqu’à dimanche donc, par la grâce du «pont» – le Jeûne genevois.

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Outre le fait qu’à cette occasion, les médias non genevois rivalisent d’imagination pour sortir les scoops genevois que la presse genevoise n’aura pas, les médias genevois et aussi un peu les médias non genevois se creusent chaque année la tête pour tenter de trouver un moyen de «couvrir» le non-événement, le terrible «marronnier». Le moyen le plus original possible, bien sûr, mais c’est un exercice difficile que de devoir réinventer la poudre chaque jeudi qui suit le premier dimanche de septembre. Même en allant sur Facebook. Aussi la Tribune de Genève a-t-elle confié la tâche cette année à un «invité» qui ne s’exprime que sur le Web, puisque l’édition imprimée de la «Julie» n’existe simplement pas en ce jeudi.

(Parenthèse pro domo.) D’ailleurs, Le Temps fait de même, puisque environ 40% de nos lecteurs seraient servis avec un jour de retard par La Poste, en congé ce jeudi. Au grand désarroi de lecteurs qui nous ont fait parvenir ces missives fâchées: «Pas de journal aujourd’hui […]. Dois-je comprendre que pour chaque jeûne ou Fête-Dieu, vous avez décidé unilatéralement de ne pas sortir l’édition papier?» Ou alors: «Ainsi donc, Le Temps a remis ça… Bien que désormais basé à Lausanne, prétexte du Jeûne genevois, vous ne paraissez pas ce jeudi. Fort (?) de cette attitude, vous qui voulez un journal supracantonal, encore le 15 août, jour de l’Assomption, férié au Jura, à Fribourg et le 1er mars, jour férié de l’indépendance à Neuchâtel?» (Fin de la parenthèse pro domo.)

En l’occurrence, la TdG s’est offert les services de Claude Bonard, blogueur du quotidien et ancien vice-chancelier… du canton de Genève – on ne se refait pas, et peut-être même que ledit ex-vice-sautier de la République a décidé tout seul de s’attaquer à ce sujet battu et rebattu. On en extrait donc les meilleurs passages, à l’attention des lecteurs non genevois mais néanmoins amateurs d’histoires gen’voises.

En signe de solidarité avec Lyon

«Plusieurs auteurs de qualité» ont déjà «publié des textes à propos de l’origine du Jeûne genevois et de la tarte aux pruneaux que l’on déguste traditionnellement» le jour dit. Il s’agit donc de ne pas faire le perroquet ni d’avoir l’air du Vaudois – ou d’un représentant d’un autre canton romand, les Alémaniques s’en fichent – qui découvre la lune. Généralement, donc, «il est d’usage de faire remonter l’origine du premier Jeûne documenté à Genève à l’année 1567 en signe de solidarité avec les protestants de Lyon victimes de répression.» Mais ce n’est pas la seule raison, semble-t-il.

Le théologien protestant et historien Olivier Fatio qui fait autorité «est nettement plus nuancé»: «Le jeûne est une ancienne célébration dont les premières manifestations remontent, à Genève, au début de la Réforme. […] comme le dit Calvin: «Quand le ventre est plein, l’esprit ne se peut pas si bien s’élever à Dieu pour être incité d’une affection ardente à prières.» […] Telle est donc l’origine des jeûnes qui consistent à «offrir sa faim au profit d’une cause». Mais l’estomac ayant […] ses exigences, il fallait tout de même prendre quelques forces. C’est ainsi que l’on prit l’habitude de confectionner des tartes aux fruits la veille de la date prévue pour le jeûne.»

«Tiens, déjà une Genferei!»

Cuisiner la veille, c’est le truc. Mais y a-t-il une raison spécifiquement religieuse au fait de manger un gâteau aux pruneaux le jour du Jeûne genevois? Les Genevois croient toujours passer pour des originaux avec cette habitude alimentaire totalement obsolète, mais néanmoins encore un peu pratiquée – historiquement parlant – lors du Jeûne dit «fédéral», qui concerne tous les cantons, lui. Suivi du lundi férié du Jeûne fédéral, où le temps traditionnellement doux de septembre permet aux Vaudois et aux Neuchâtelois de se faire leur petite «Saint-Martin» à eux. Quoi de plus normal après une journée sans manger?

OK, donc tous les cantons ou presque. Sauf Genève. Olivier Fatio est obligé de le reconnaître, même si «c’est en 1832 seulement» que le Jeûne fédéral «sera instauré et fixé au troisième dimanche de septembre sur proposition du canton d’Argovie en tant que jour d’action de grâce et de pénitence pour toute la Confédération». Toute? Eh bien non, justement, le village gaulois qui résista à l’envahisseur, ce fut «Genève qui garda son Jeûne genevois […]. Tiens… déjà une Genferei

«Cause ramadan genevois»

Alors ça, non, il faut quand même être sérieux, en considérant avec bienveillance cette «occasion annuelle qui, de posture confiante dans la providence et Dieu puis de «refuge identitaire», est devenue une manifestation de solidarité universelle», estime le pasteur Blaise Menu, sur le Portail catholique suisse. La preuve que le but a été atteint, c’est qu’il y a cinq ans, retrouve-t-on sur le site de la Tribune de Genève, le café-restaurant «Quelque part», place des Eaux-Vives, annonçait qu’il fermerait ses portes. Un écriteau prévenait les clients: «Cause ramadan genevois. Fermeture du 6 au 9 septembre»:

Sylvie tenait son café depuis trois ans. Derrière son comptoir, elle expliquait que c’était «de l’humour, et en aucun cas une provocation. Il faut rire dans la vie.» Et ajoutait que «de toute façon, personne ne connaît le sens de cette célébration». Ce qui n’empêche pas d’autres d’en profiter:

L’affiche de Sylvie avait attiré les regards. Mais certains avaient trouvé le texte déplacé: «Pas sympa et très réducteur pour ceux qui font le ramadan. On stigmatise un peu les musulmans», estimait par exemple Evelyne, teinturière. Et comme il faut toujours chercher l’info au bon endroit, c’est-à-dire là où elle se trouve, Hani Ramadan, qui dirige le Centre islamique de Genève, avait estimé que «cet humour» caractérisait «le processus de désacralisation du ramadan. En tout cas, ça me fait plutôt sourire», confiait-il.

«Lors de ces dernières décennies», explique encore Blaise Menu, l’Eglise protestante de Genève a voulu élargir le jeûne à une «notion de solidarité» avec les «autres confessions chrétiennes» et, au-delà, avec toute l’humanité qu’incarne aussi politiquement le siège européen des Nations unies, autre grande fierté d’outre-Versoix. «Le jeûne s’est ainsi rapproché de son sens primordial de «transformation de soi». Il s’agit d’une occasion d’être un peu moins «remplis de nous-mêmes», afin de pouvoir développer ce souci de l’autre, note le pasteur. Le Jeûne est ainsi proposé comme un temps d’humilité où l’on «balaie devant sa porte» et où l’on prie non seulement pour le persécuté mais aussi pour le persécuteur.»

Lire aussi: Jeûner au cœur du Valais

On trouvera les détails de tous ces pièges de l’histoire, circonstanciés à l’extrême – une vraie bible –, sur le site de la Ville de Genève, plus spécifiquement au fascinant chapitre «Archives InterroGE – Question/réponse». L’Inventaire du patrimoine culinaire suisse nous apprend ainsi que «les historiens Favrod et Morerod […] précisent que, le jour du Jeûne, il est demandé à l’origine de s’abstenir de nourriture à midi. C’est pour cette raison que les réunions à l’église se prolongeaient jusqu’à l’après-midi, après quoi les gens pouvaient jouir d’un repas du soir comme d’habitude.» Et en attendant, les ouailles étaient sous contrôle.

Avec le mot-clé «pruneaux», l’Atlas du folklore suisse, mais aussi d’autres sources […] citées par le Dictionnaire suisse romand précisent pour leur part qu’«étant donné que l’on passait la journée à l’église, on n’avait pas le temps de préparer un dîner à proprement parler; on se limitait donc à une tarte aux pruneaux.» On appelle cela le stress religieux. D’où le coup de la veille.

Pourquoi des pruneaux?

«Une deuxième explication, toujours selon l’Atlas, serait à chercher dans la tradition de l’Eglise, depuis le début du XIXe siècle, de récolter l’argent destiné ordinairement au repas du dimanche, pour l’offrir aux pauvres. C’est à partir de là que, petit à petit, on en serait arrivé à consommer uniquement un gâteau de saison le jour du Jeûne. Plus tard, mais nous ne savons pas à quel moment, on permit la consommation, à midi, du gâteau aux pruneaux.»

Après cela, allez y voir clair. D’ailleurs, la problématique s’assombrit au fur et à mesure de la lecture de ce passionnant article en ligne. Alors, pour les plus «mordaches», il existe encore des dizaines de documents disponibles soit sur le Réseau des bibliothèques de Suisse romande (RERO), soit sur le réseau des Bibliothèques municipales de la Ville de Genève (BM).

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