Chaque jour un peu plus, notre époque fait penser à la drôle de guerre, explique Bruno Latour. Ce moment étrange du début de la Seconde Guerre mondiale où, dès septembre 1939, la guerre était déclarée mais semblait irréelle. Mobilisés, les soldats attendaient, plaisantaient, jouaient aux cartes, mais rien n’arrivait, jusqu’à la grande offensive allemande, en mai 1940. On sait qu’entraîné par le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la pollution, un colossal bouleversement commence à peine, qu’il va s’accélérer, changer tout de nos vies. Mais pour le moment, on n’observe rien, ou pas grand-chose, du moins dans les pays riches.

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En même temps prolifèrent les grands négateurs, ceux qui bombent le torse: «même pas vrai, même pas peur». Les Trump, Bolsonaro, Poutine en chefs de file. Continue, active, leur négation cache le réel avec une falsification de pacotille, jusqu’à l’absurde, mais l’absurde ne semble plus importer aux populations. Derrière ces inquiétants pantins: le pétrole, le charbon, l’agrobusiness, les lobbys qui financent leurs élections. Des puissances économiques qui ont joué le jeu de la démocratie, mais sont prêtes à la détruire et à casser toute forme de contre-culture naissante pour gagner quelques années de profit. Au plan économique, ça marche. Flamber les ressources restantes s’avère un programme performant, Trump et ses épigones pavanent. Le succès est aussi symbolique. L’arrogance narcissique plaît, son absence de limites, souvent mêlée de promesses identitaires, rassure. Ni la nature ni les autres ne nous dicteront leur loi: fascinant programme. Dans tous les pays, une partie de la population se laisse séduire: les cyniques instruits et les influenceurs troubles des réseaux sociaux, certes, mais aussi l’immense cohorte des maltraités par l’économie, sans références culturelles ou intellectuelles.

Une invraisemblable révolution

En Suisse, comme dans les démocraties européennes, on vit la drôle de guerre dans une ambivalence qui ne s’avoue pas, anosognosique et procrastinatrice. Nos gouvernements oscillent, mélangent discours graves, promesses et petites histoires du vieux monde, citent les rapports du GIEC, mais avancent à la manière de Michael Jackson, en reculant. De toute façon, voyez-vous, nous sommes un trop petit pays pour que nos actions jouent un rôle. Alors, tant pis. Malgré de nouvelles normes, les ventes de SUV n’ont jamais été aussi élevées, les abeilles et autres insectes disparaissent, mais la vente de pesticides continue d’augmenter. Par-derrière des contraintes sont négociés des allégements, des passe-droits, des délais. Les interdictions sont contournées, ridiculisées. La science, les projections, ce qui est déjà arrivé ou arrive sous nos yeux, rien de cela ne fait le poids: nos gouvernements se replient sur la perspective que le vieux monde reste le bon, que la technologie, le progrès et les sortilèges de la science future seront capables de résoudre les problèmes. Et que, donc, le statu quo, avec un peu d’aménagements, reste une option.

Il faut dire que ce qui arrive, c’est une invraisemblable révolution. Comment comprendre par exemple les cartes du changement prévu, éditées par les médias la semaine dernière? Une tragédie sans nom, décrite avec détails, concernant le chez-nous, les pays européens, et où la perturbation domine tout. La réalité est qu'à notre civilisation fondée sur la stabilité et le progrès, la science révèle d’un coup: la Terre bouge plus vite que tous vos projets. L’histoire se fait dépasser.

Sa fragilité est la nôtre

On peut faire un parallèle, suggéré par Bruno Latour, avec l’autre révolution radicale, scientifique et sociale, que l’humanité a connue: la découverte par Galilée que la Terre tourne autour du Soleil. Découverte qui a bouleversé la totalité de la société: la religion, la science, les arts, la politique. C’était le début des temps modernes. Pouvoirs et individus perdaient leur socle. D’immobile, le cosmos apparaissait en mouvement. Il échappait à notre rêve de grandeur, nous marginalisait. Aujourd’hui, la surprise, dirait Michel Serres, ce n’est plus: la «Terre se meut», mais «la Terre s’émeut». Sa fragilité est la nôtre. Pire: elle dépend de nous et nous ne la maîtrisons pas.

Nous n’avons pas d’autre choix que de réinventer l’Etat, mais aussi la communauté internationale, les institutions, l’autorité, la propriété, le droit des non-humains et les bases mêmes du système économique

Le sujet n’est pas la terre au sens astronomique, mais au sens biochimique: juste la petite surface de la planète Terre – quelques kilomètres vers le haut et vers le bas – une fine pellicule où se trouve l’ensemble du vivant. Or, stupéfaction: cette terre-là réagit aux actions humaines. Elle réagit vite et beaucoup. Des points de bascule approchent, qui annoncent des ruptures d’une violence imprévisible. Donc: cette deuxième révolution copernicienne s’avère beaucoup plus troublante. La première entraînait des mutations idéologiques, la seconde tout autant, mais, en plus, exige de changer notre vie quotidienne, de balancer par pertes et profits notre vision simpliste du progrès.

S’en remettre à la responsabilité individuelle et bricoler de petits arrangements politiques ne suffiront pas. Nous ne sommes qu’au début de la compréhension de la transformation de société nécessaire. Manquent à la fois les structures de pensée et les outils d’action. Comment construire de nouvelles visions, des responsabilités et des solidarités qui fassent sens? Comment proposer plutôt qu’effrayer? Une mutation profonde des projets publics et de la culture globale est nécessaire. Nous n’avons pas d’autre choix que de réinventer l’Etat, mais aussi la communauté internationale, les institutions, l’autorité, la propriété, le droit des non-humains et les bases mêmes du système économique.

Il faut aller vite, très vite

L’écologie n’unifie pas. Autour d’elle, l’espace public, les discussions, les débats, en particulier dans les médias sociaux, sont conflictuels. Et en même temps, en miroir des enjeux, formidablement corrompus. Donc: nous devons apprendre à discuter, à cerner les controverses, à structurer les arguments et à imaginer les manières d’avancer. Mais surtout, nous devons lutter pied à pied contre la corruption, au premier chef celle de (pseudo) scientifiques par les lobbies. De même, alors que les nationalismes infectent le monde, il n’y a pas d’autre issue que de penser solidarité large, mondiale, avec tous les peuples.

Le problème est qu’il faut aller vite, très vite. Et les seuls qui en sont vraiment conscients, les seuls qui vivent l’urgence de manière aiguë, ce sont les jeunes. La violence de la situation frappe de plein fouet leur besoin de destin. Si les autres générations ne comprennent pas cela, alors oui, nos sociétés vont au-devant de troubles majeurs où, au nom de leur survie et de celle d’un monde où l’humain reste possible, les jeunes s’opposeront de plus en plus sérieusement à tous nos égoïsmes et couardises. Ne nous trompons pas: leur révolte est puissante, elle ne cessera pas. Elle surgit comme une forme de réponse à l’injonction du tragique: la civilisation ou la barbarie, la vie ou la mort.

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