Cet été, «Le Temps» a confié ses espaces dévolus aux opinions à six personnalités, chacune sur un thème et une semaine. Notre journaliste Serge Michel anime cette quatrième semaine, consacrée à l'Afrique. Retrouvez toutes les contributions.

En mars 2021, malgré la distance sociale qu’impose la pandémie, des milliers de jeunes gens ont investi les rues de plusieurs villes du Sénégal. Parmi eux quelques casseurs, mais surtout des gens qui voulaient exprimer leur colère vis-à-vis du régime avec comme prétexte un scandale de mœurs devenu une affaire politique.

Le Sénégal n’offre pas un avenir rassurant à sa jeunesse. Le chômage endémique et la misère sociale poussent des milliers de jeunes à l’immigration clandestine, provoquant des drames que les médias occidentaux relaient régulièrement. Des centaines de jeunes Sénégalais périssent chaque année dans la Méditerranée, au mépris des autorités. Ces morts officiellement n’existent pas, le gouvernement les ignore. Ce n’est pas non plus auprès des oppositions politiques que cette jeunesse trouve une oreille attentive. Dans son écrasante majorité, la classe politique est davantage préoccupée par les questions électorales que par la proposition de solutions efficaces aux problèmes qui assaillent les jeunes Sénégalais.

Lire aussi: Sénégal: Macky Sall appelle au calme, la justice ordonne de relâcher l’opposant Ousmane Sonko

Quel espoir de changement?

Ces jeunes-là ne sont pas une exception, on les retrouve partout en parcourant le continent, faisant face aux mêmes défis et ayant les mêmes préoccupations liées au devenir. Ils survivent dans des villes insalubres, trompent l’ennui par n’importe quel moyen et ne cessent de fulminer contre des hommes politiques qui ne leur témoignent aucun respect.

Quel espoir de changement pour une jeunesse dynamique et pleine de rêves alors que partout en Afrique survivent des autocrates qui érigent des systèmes sur le clientélisme, la corruption et la peur? Ces vieux leaders s’accrochent au pouvoir par la force ou par des artifices constitutionnels, empêchent les respirations démocratiques, organisent un système clanique et répriment les envies d’une jeunesse nourrie aux images de changement qui lui parviennent d’ailleurs.

Depuis les indépendances, les hommes politiques nous montrent qu’ils n’aiment pas leur pays. Ils ne gouvernent pas dans la vertu, confisquent le pouvoir et désespèrent une génération qui veut changer le cours de l’histoire. Même les alternances, quand elles surviennent, prennent l’allure d’un changement d’hommes, en perpétuant les mêmes méthodes pour produire les mêmes résultats. La politique africaine se résume à une vieille série télé, avec toujours les mêmes personnages et le même scénario.

Le continent le plus jeune au monde

Que cela soit clair, la jeunesse n’est pas inéluctablement un gage de compétence ou de probité. Mais on ne peut plus gouverner sans elle, au risque de créer les conditions d’une explosion sociale. Car bientôt, elle risque de mettre fin par la violence au mépris qui lui est opposé. L’Afrique est le continent le plus jeune au monde avec plus de 400 millions d’individus âgés entre 15 et 35 ans. Et 60% des Africains ont moins de 24 ans. Apporter des réponses pertinentes dans les domaines économique, social et culturel devient une urgence. Sinon, les impasses politiques actuelles n’épargneront pas les gouvernants reclus dans le luxe de leurs palais, laissant la misère être le quotidien de leurs concitoyens.

Parce que les défis sont nombreux, l’avenir sombre et l’irresponsabilité politique constante, nous avons publié il y a quatre ans le manifeste Politisez-vous! (United Press Edition). Face aux discours sur l’inutilité de la politique jugée comme activité corrompue et malsaine et aux slogans appelant au désintérêt de l’action publique, nous sommes convaincus que c’est par elle qu’on transforme l’idée en acte afin de relever le défi de sortir des millions d’Africains de la pauvreté.

Une flamme militante s’allume

Même si les choses avancent timidement, il y a une conscience civique qui émerge, nourrie par la quête de dignité des jeunesses africaines. La porosité des canaux médiatiques permet de s’inspirer d’autres espaces démocratiquement plus avancés. Internet, les médias privés, l’exercice du droit à la manifestation favorisent une prise de conscience, forgent une exigence vis-à-vis de la gouvernance et allument chez de nombreux jeunes une flamme militante.

Lire aussi: A Dakar, sous les graffitis, la colère

Le Covid-19 et les mesures prises par les Etats ont accru la vulnérabilité de millions de gens sur le continent. Les conséquences sur le plan économique seront difficiles dans les mois et les années à venir si l’investissement public n’est pas orienté vers les préoccupations des masses pauvres. Les effets de la pandémie risquent amplifier le désarroi de la jeunesse confrontée déjà à la corruption et à l’incompétence des élites politiques. Nous vivons un climat pré-insurrectionnel avec une colère qui risque de s’accentuer à chaque décision politique impopulaire. Les germes d’une prochaine crise sont présents. Et celle-ci risque d’être fatale.


*Par Hamidou Anne, consultant et essayiste à Dakar. Il est l’auteur de «Panser l’Afrique qui vient!» (Editions Présence africaine, 2019) et «Politisez-vous» (avec Mohamed Mbougar Sarr et Fary Ndao, entre autres).

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.