Une anomalie statistique. C'est ainsi que se définit Michelle Obama. La caractéristique vaut aussi pour Cindy McCain. La première est de celles qui ont transcendé les faubourgs pauvres et noirs de Chicago pour briller à Washington, la seconde a hérité de l'immense fortune de son père. Toutes deux soutiennent aujourd'hui leur mari candidat à la Maison-Blanche, ajoutant leur histoire, leur argent ou leur réseau aux qualités offertes à la nation par les postulants démocrate et républicain.

A 44 ans, Michelle Obama incarne pour beaucoup le rêve américain, ce pays où l'on peut arriver à tout, à condition de talent et d'acharnement. Et qu'importe la couleur. Elle se fait émouvante, lorsqu'elle conte cette petite fille qui se lève à 5 heures du matin pour faire ses devoirs et ce père, surtout, qui trime sans relâche au service des eaux de la ville pour payer les études de ses enfants malgré une sclérose en plaques. Basketteur émérite, le grand frère de Michelle intègre la prestigieuse Université de Princeton. Elle le suit de peu, arguant qu'elle est «beaucoup plus intelligente». Grande et athlétique, Michelle refuse de faire de la course; trop attendu, trop facile. Elle dénigre aussi les sports d'équipe; trop peur de perdre.

Après Princeton, elle étudie le droit à Harvard. Retour à Chicago, dans une firme d'avocats. C'est là que Michelle Robinson rencontre Barack Obama, alors jeune stagiaire. Il l'emmène au cinéma et lui jure qu'il changera le monde. Un film de Spike Lee et une envolée idéaliste auront raison de la belle. Lorsqu'elle ramène sa conquête à la maison, la famille ricane: «Encore un qui va souffrir, ce garçon a pourtant l'air gentil.» Michelle est exigeante, avec les autres et avec elle-même.

Le couple se marie en 1992, Malia naît en 1999, Sasha en 2002. L'avocate, qui travaille désormais à la mairie de Chicago, est bientôt nommée à la direction des hôpitaux universitaires de la ville. Michelle veut œuvrer au service de la communauté. Son salaire, cependant, est mirobolant. Madame Obama est en lien avec la nomenklatura de la cité: un carnet d'adresses qu'elle met au service de son mari, décidé à se lancer en politique. Aujourd'hui, elle n'a conservé qu'un 20% à l'hôpital, afin de se consacrer presque pleinement à la campagne démocrate. Barack l'appelle «mon roc» et vénère son pragmatisme.

A 54 ans, Cindy McCain représente une autre Amérique, moins battante, plus traditionaliste. Originaires de Saint Louis, ses parents débarquent à Phoenix dans les années 1950 et se lancent dans la distribution de bière. Succès immédiat, fortune colossale. Cindy Lou Hensley monte à cheval, roule en Porsche, fait de la danse et étudie la pédagogie à l'Université de Californie du Sud. Après la fac, elle surprend son monde en allant enseigner dans un quartier pauvre de Phoenix. La jeune fille n'est pas si lisse que ses cheveux blonds et son éducation policée ne le laissent penser.

En 1979, en vacances avec sa famille à Honolulu, elle rencontre John McCain. Elle a 24 ans, lui 41 et les cheveux déjà blanchis par les années de captivité au Vietnam. Tous deux mentent sur leur âge; elle ajoute trois années, il en soustrait quatre. Le héros national a déjà une femme et trois enfants, mais son ménage bat de l'aile. Il divorce et se remarie l'année suivante avec Cindy. Ensemble, ils auront quatre autres bambins, Meghan (23 ans aujourd'hui), Jack (22), Jimmy (20) et Bridget (17), adoptée au Bangladesh - et présentée lors de la précédente campagne comme une fille illégitime.

A la mort de son père, Cindy devient la seule héritière de l'empire Hensley - 100 millions de dollars - malgré l'existence d'une demi-sœur. Elle puise dans ses avoirs pour soutenir des causes humanitaires, principalement Opération Sourire, qui soigne des enfants atteints de bec-de-lièvre. Elle parcourt le monde, n'hésite pas à déambuler dans des coins truffés de mines antipersonnel, sans jamais se départir de son brushing impeccable et de son sac Prada. Elle met elle aussi son réseau, et surtout son trésor, au service de l'ambition de son mari.

Michelle Obama et Cindy McCain, pourtant, avaient d'abord refusé que leurs époux se lancent dans la course à la Maison-Blanche. Inquiètes pour la survie de leur famille, le bien-être de leurs enfants. Michelle a finalement posé deux conditions: Barack devait arrêter de fumer et voir ses filles au moins une fois par semaine. Pari tenu, au prix d'une mastication permanente de chewing-gum en début de campagne. Si les deux potentielles premières dames avaient renoncé il y a quelques années à suivre leurs sénateurs à Washington, elles assurent être désormais prêtes à faire les valises.

Affirmant très haut leur identité de mère, elles dégagent deux images distinctes de la femme. Physiquement déjà: panthère noire immense et robuste versus souris blonde petite et fragile. Contrairement à Michelle Obama, à qui le New York Times a reproché d'être castratrice, Cindy McCain est régulièrement qualifiée de Barbie ou de «Stepford woman», du nom du roman éponyme mettant en scène des chambrières écervelées vouées au service de leurs hommes.

La riche héritière cependant ne manque pas d'intelligence ni de caractère et agit souvent sans demander la permission à John; elle a, ainsi, passé son brevet de pilote en cachette et ramené sa fille de Dacca sans en référer au futur paternel. Certains la comparent à Bree Van de Kamp, «femme désespérée» de la célèbre sitcom, parfaitement posée en apparence. Bree sombre dans l'alcool, Cindy, pendant un temps, s'est shootée aux analgésiques détournés de l'association humanitaire qu'elle avait fondée. «Le contraste entre ces deux dames est cocasse, s'amuse Christine Ockrent, qui a publié Madame la... Ces femmes qui nous gouvernent (Plon) et Le Président des Etats-Unis (Dalloz). Cela tient à l'extraordinaire propension de la politique américaine à nous proposer des personnages semblant tout droit sortis de séries TV.»

Malgré quelques petits défauts et infimes erreurs de communication, Michelle et Cindy sont plutôt des cartes maîtresses dans le jeu de leur mari. «Celui qui perdra la Maison-Blanche ne pourra pas se plaindre auprès de sa femme! avance Nicole Bacharan, spécialiste des Etats-Unis et auteure de Les Noirs américains et Le petit livre des élections (Ed. du Panama). Michelle a joué un rôle essentiel en ancrant son mari dans la communauté noire de Chicago, Cindy a aidé McCain à démarrer en lui apportant soutien financier et réseau dans l'Arizona.» Deux atouts qui sont perçus, parfois, comme des faiblesses: «Michelle est plus à gauche que Barack et beaucoup plus représentative de cette Amérique noire qui peut inquiéter l'électorat blanc. Cindy McCain, avec ses tenues et ses bijoux hors de prix, est à mille lieues de la classe moyenne.»

Et les spin doctors de corriger le tir en permanence. Madame Obama a beaucoup moins la parole depuis qu'elle a déclaré que la candidature de son époux la rendait, «pour la première fois, fière de son pays» - ce à quoi Cindy a rétorqué qu'il ne se passait pas un jour sans qu'elle soit fière des Etats-Unis. On lui a demandé, encore, d'arrêter de vouloir humaniser à tout prix le démocrate en racontant qu'il ne sait pas faire un lit, mettre ses chaussettes au linge sale et ranger le beurre dans le frigo. Pire, Barack Obama a très mauvaise haleine le matin. Quant à la discrète Cindy, elle a accordé quelques interviews et posé en jeans dans Vogue, poussant la décontraction jusqu'à se détacher les cheveux. Elle a accepté également de publier une partie de sa déclaration d'impôts alors que John s'est avéré incapable d'énoncer combien de villas possédait sa moitié. Si, globalement, Michelle Obama est mieux perçue par les Américains, elle cristallise aussi des animosités plus prononcées.

De plus en plus souvent comparée à Jackie Kennedy, la démocrate apportera sans doute sa touche au rôle de First Lady, si son mari est élu. «C'est une femme de tête, elle aura à cœur d'être active sur un certain nombre de dossiers (ndlr: aider les mères à concilier famille et travail et favoriser l'accès des pauvres à l'université), note Christine Ockrent. Cindy McCain, elle, sera dans un registre plus traditionnel et symbolique, bouquets de fleurs, petits chiens, réceptions et compagnie.» «Une première dame ne doit pas trop en faire non plus, analyse Nicole Bacharan. Elle est censée œuvrer à la défense des faibles, des enfants et des vieux, sans tomber dans le militantisme. Elle reste cantonnée à des domaines liés à la maternité, par exemple la santé ou l'éducation.» Chacune, dès lors, est déjà à sa place, Michelle Obama et son hôpital universitaire, Cindy McCain et ses opérations sourire. Un sans-faute.

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