Les jeux vidéo violents contribuent-ils à l’augmentation de la criminalité? La question ne peut être éludée après les massacres commis par des adeptes de ces jeux dans différentes parties du monde, dont, récemment, sur l’île d’Utøya, en Norvège.

Certes, le doute subsiste sur l’existence d’une relation de causalité entre la pratique de jeux vidéo violents et la violence réelle. Mais, avec des images d’une qualité toujours meilleure, les nouveaux jeux reproduisent des situations de guerre, telles, en particulier, celles d’Irak et d’Afghanistan, incitant le joueur non seulement à tuer, mais à commettre ce qui constituerait des crimes de guerre, soit achever des blessés, bombarder des villages sans discrimination, exécuter sommairement ou torturer des prisonniers… Le seuil du tolérable est, là, clairement franchi.

Les Etats ont l’obligation de former leurs soldats au respect du droit humanitaire, de sanctionner ses violations et d’encourager son enseignement dans les écoles et les universités. Nombre d’entre eux prennent aujourd’hui (plus qu’autrefois) cette tâche au sérieux et plusieurs départements militaires utilisent d’ailleurs des simulateurs comme outils de formation. Or, comble de l’ironie, certaines des firmes qui réalisent ces outils pédagogiques produisent également des jeux vidéo tels que ceux mentionnés ci-dessus. Le soldat sort donc de son cours de formation pour entrer dans un monde virtuel qui l’incite à violer les règles qu’il vient d’apprendre, imitant sans le savoir la Pénélope de L’Odyssée, qui détruisait la nuit l’ouvrage qu’elle tissait le jour. Mais elle au moins le faisait pour une bonne cause!

La Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui a réuni près de 2000 délégués gouvernementaux et de la Croix-Rouge à Genève, a été l’occasion de sensibiliser les participants au problème évoqué ci-dessus. Certains d’entre eux l’avaient déjà identifié. La Croix-Rouge américaine a notamment fait état d’un sondage qui révèle une augmentation, dans la jeunesse américaine, de la tolérance à la pratique de la torture, avec une forte suspicion que de tels jeux ou des séries populaires, comme 24 Heures chrono – dans laquelle le héros pratique et justifie la torture –, portent une bonne part de responsabilité dans cette évolution. Point positif, néanmoins, ce sondage a aussi fait apparaître chez ces jeunes une soif d’apprendre les fondements du droit humanitaire.

Reste à trouver la meilleure manière d’agir. L’approche judiciaire n’a pas été préconisée, dans un premier temps en tout cas, vu sa complexité et son coût. C’est l’atout d’une présence de sociétés nationales dans presque tous les Etats du monde qui devrait permettre une stratégie axée en premier lieu sur la sensibilisation du public, en particulier des jeunes et de leurs parents, et sur l’approche des principales sociétés productrices de tels jeux. Cela non pas avec l’ambition illusoire de faire renoncer ces puissantes firmes à un marché qui sécrète des milliards de dollars, mais pour inciter celles-ci à valoriser le droit et l’éthique: pénaliser le joueur qui tire sur l’ambulance et récompenser celui qui empêche une exécution sommaire ne semblent tout de même pas constituer des requêtes impossibles à satisfaire… sans perte de marché (car l’argent restera certainement le nœud du problème).

Le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a donc là un grand défi devant lui, auquel il devra bien sûr associer les Etats, premiers responsables de faire respecter le droit international humanitaire, et la société civile, tant il est vrai que ce problème, de près ou de loin, concerne chacun.

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