Jean-Luc Godard est mort. Cette phrase résonne étrangement, tant il incarnait à lui seul une certaine idée du cinéma, et que dès lors on le supposait – comme ses films – immortel. Si on devait lister les cinéastes ayant eu une importance décisive dans l’histoire des images animées, on commencerait forcément par évoquer les frères Lumière, avant de parler des pionniers du muet que furent Méliès, Murnau, Chaplin et Griffith. Puis, après Welles et Hitchcock, impossible de ne pas s’arrêter sur Godard. Car c’est un fait, il y a eu un avant et un après JLG, un avant et un après A bout de souffle (1960), œuvre clé de la Nouvelle Vague.

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Filmé en partie dans la rue avec une petite caméra légère mais aussi dans des chambres minuscules, faisant du faux raccord et de la discontinuité un geste esthétique, reposant sur un scénario pouvant être chaque jour modifié, ne refusant pas à Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg un regard normalement interdit vers la caméra, A bout de souffle est autant un film qu’un manifeste. On peut faire du cinéma autrement, y affirmait Godard. Cinq ans plus tard, le Vaudois ira plus loin avec Pierrot le fou. Tandis qu’Anna Karina lui reproche de rouler bien droit comme tout le monde, Belmondo envoie en un coup de volant leur voiture dans la mer. Un virage symbolique: à partir de là, Pierrot le fou et plus généralement le cinéma de Godard prendront la tangente, ne rouleront plus jamais droit.

Lors de ses années aux Cahiers du cinéma, JLG aura contribué à renouveler la critique, portant au panthéon des cinéastes américains jugés mineurs – comme Ford ou Hawks – par les intellectuels, postulant que chaque film propose une vision du monde. Devenu réalisateur, il a dynamité les codes du cinéma classique, avant d’être plus tard le premier cinéaste établi à voir dans la vidéo un nouveau mode d’expression. Sa manière d’envisager le montage comme une étape de reconstruction-déconstruction donnera naissance au cinéma contemporain, influençant à travers les continents, jusqu’aux hérauts du Nouvel Hollywood, de nouvelles générations de réalisateurs. Son héritage se retrouve aussi bien dans les premiers grands clips vidéo du tournant des années 1970 que dans le montage haché popularisé par le cinéma d’action des années 1990 ou le puzzle narratif proposé par Tarantino dans Pulp Fiction.

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Fatigué, JLG a fait ce mardi le choix de partir. Le cinéma a perdu son dernier grand maître. Toutes celles et ceux qui lui survivent lui doivent quelque chose.