Si la presse suisse se félicite de la victoire à la présidence des Etats-Unis d’un Joe Biden aux qualités très «suisses», celle-ci suscite aussi «un énorme soulagement» chez les Européens, dit Le Monde, qui «ont été les plus prompts à réagir, par la voix d’Emmanuel Macron, de la chancelière allemande, Angela Merkel, du premier ministre britannique, Boris Johnson, ou encore de la cheffe de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.»


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Au cœur des espérances du Vieux Continent, «la revitalisation de la relation transatlantique, dans un contexte forcément différent de l’ère Obama. Les Européens veulent affirmer leur souveraineté et ne pas se laisser piétiner dans l’affrontement sino-américain. Ces résolutions tiendront-elles, une fois Donald Trump hors de vue?» Pour l’heure, «Joe Biden a déjà promis un retour dans l’accord de Paris. Il est un fervent défenseur de l’OTAN. Autant de dossiers pour rassurer les Européens, qui veulent un retour «à la normale» des relations transatlantiques», selon la Deutsche Welle, surtout par rapport à la puissance chinoise.

Attention cependant, prévient le site Heidi.news, qui a lu le Guardian: «C’est une de ses promesses: remettre les Etats-Unis dans l’accord de Paris. La victoire de Joe Biden pourrait réduire le réchauffement climatique d’environ 0,1°C, ramenant les objectifs» [de cet accord] «à portée de main», si ses plans sont réalisés. Mais d’ici sa prise de pouvoir en janvier, Trump a plus de 70 jours pour lui savonner la planche sur ce dossier et de nombreux autres», d’autant que cette élection ne constitue pas un désaveu de l’administration actuelle. Presque la moitié des Américains a tout de même voté républicain.

Un soupir d’aise

Pour La Croix, «l’UE, en mauvais termes avec Donald Trump, soupire d’aise après l’élection […]. Mais des points d’interrogation de taille persistent, notamment sur l’avenir de la relation commerciale entre Bruxelles et Washington.» A 19h, ce samedi, «une fois que les résultats en Pennsylvanie étaient tombés, c’était le bon moment pour adresser des félicitations tout en respectant le processus électoral», lui relate une source européenne. Car, analyse Eric Maurice, directeur de la Fondation Robert-Schuman à Bruxelles:

Communiquer de manière simultanée, c’est aussi rappeler à Washington la coordination et l’unité des Européens

Politiquement, il est vrai que la défaite de Trump coupe l’herbe «sous le pied de plus d’un Européen», analyse la correspondante du HuffPost Italia à Bruxelles, Angela Mauro, dont les propos sont repris par le site Eurotopics.net: «Les souverainistes européens vont désormais se sentir un peu plus seuls.» «Du premier ministre slovène, Janez Jansa, inconnu du grand public, au Hongrois Viktor Orban en passant par le Polonais Jarosław Kaczynski. Mais en tout premier lieu Marine Le Pen, et ce moins de deux ans avant les présidentielles françaises», tous ces leaders perdent «une référence internationale importante dans un monde connecté à l’heure de la mondialisation», ce monde dont quelques médias alternatifs n’oublient pas non plus le passé va-t-en-guerre de l’élu à la Maison-Blanche:

L’Europe – malgré le Brexit – ce serait encore essentiellement le quatuor Berlin-Paris-Londres-Bruxelles? Il est naïf de croire qu’elle est à l’abri d’une dérive comparable à celle constatée aux Etats-Unis, met en garde le rédacteur en chef du magazine allemand Cicero: «On ne trouve pas en Allemagne de personnage comme celui de Trump. Au demeurant, certains le prennent pour modèle. Citons en Grande-Bretagne l’ex-chef de file du Ukip et grand copain de Trump, Nigel Farage. […] Quand on lit les commentaires postés en ligne par des partisans de Trump qui prennent sa défense dans cette farce, on a hélas de bonnes raisons de craindre» une chose:

Que le continent européen et l’Allemagne ne soient pas immunisés contre ce qui est en train de se produire aux Etats-Unis

De plus, même si Joe Biden a évoqué, rappelle entre autres le site TheWire.in, «son intention d’organiser un sommet des démocraties au cours de sa première année de mandant, […] cela ne signifiera pas pour autant la fin des guerres commerciales», estime Edward Alden, un expert américain en politique commerciale et maître de recherches au Council on Foreign Relations, lors d’un entretien avec Euronews. «Les questions qui resteront «très, très difficiles» sous la présidence Biden incluent la taxation des géants du numérique, comme Google et Facebook, car, explique-t-il:

Les démocrates leurs sont plus redevables que les républicains

L’écrivain et philosophe néerlandais Luuk Van Middelaar, dans un texte à paraître aujourd’hui sur le site de la revue Le Grand Continent, estime que «la victoire sans éclat des démocrates pourrait être préjudiciable à l’Europe, car elle implique la persistance d’une impasse entre deux approches stratégiques: l’autonomie stratégique européenne prônée par Paris, contre l’atlantisme latent de Berlin.»

«Why America Must Lead Again», disait aussi Joseph Robinette Biden dans une tribune publiée ce printemps par le magazine Foreign Affairs, revendiquant en termes à peine voilés la restauration de son pays dans son rôle de gendarme du monde, bien loin de l’image de l’ange descendu du ciel pour sauver la démocratie largement véhiculée ces derniers jours: «Je n’hésiterai pas, pour protéger le peuple américain, à utiliser la force si c’est nécessaire», avertissait-il. «Je maintiendrai l’effort de défense de manière à ce que les Etats-Unis demeurent la première puissance militaire du monde. Mais seulement pour défendre ses intérêts vitaux et lorsque les objectifs sont clairs et atteignables.»

Pas «un garant de sécurité»

«Et Joe Biden, décryptait alors France Culture, se prononce pour les missions à l’étranger ne mobilisant que des forces américaines réduites, en soutien à des partenaires fiables. Mais les alliés, en particulier les Européens de l’OTAN, doivent savoir que l’engagement des Etats-Unis est sacré et non conditionnel. C’est pourquoi la Russie redoute un OTAN fort. Il faudra également revigorer l’alliance militaire avec l’Australie, le Japon et la Corée du Sud.» Sur France Inter, le chroniqueur Pierre Haski a lui aussi cherché à détromper «tous ceux qui ne veulent voir qu’en Joe Biden un garant de sécurité, un sauveur qui prendra à nouveau l’Europe sous son aile protectrice». Et ouvre ainsi la porte aux moqueries:

C’est «sans doute une illusion, selon lui, d’abord parce que l’Amérique a changé et n’est plus disposée à conserver la même posture internationale; et d’autre part parce que l’Europe ne peut pas réduire son ambition au rôle de partenaire «junior» d’une alliance dont le «patron» n’est plus aussi motivé. Le résultat disputé de l’élection aura finalement une vertu: replacer les Européens face à leurs responsabilités.» Bref, pour certains observateurs, la situation est comparable à celle qui prévaut souvent depuis l’arrivée du coronavirus: il n’y aura pas de retour «au monde d’avant».

On s’emballe…

«Durant le week-end, l’épilogue du Psychodrame a vu le jour», écrit enfin avec un grand «P» le chroniqueur Thomas Veillet, du site Investir.ch, avec son langage fleuri. «Trump s’est fait dégager, Biden est le nouveau Président et c’est proche d’un miracle si l’on en croit les médias du week-end et les spécialistes de politique américaine que je croise sur les réseaux sociaux depuis trois jours. Alors oui, Donald Trump est probablement un con, vulgaire, grossier et agressif qui ne manquera à personne»…

… Mais de là à faire passer Joe Biden pour le Messie et le réunificateur de l’Amérique, j’ai comme le sentiment que l’on s’emballe un tout petit peu

Et de poursuivre: «On se réveille ce lundi avec un type de presque 80 ans qui […] va réunifier l’Amérique, lui rendre sa grandeur, faire exploser son économie et, bien sûr, éradiquer le covid en trois semaines – parce que lui, il sait et il va enfin nous apporter la solution – eh oui, n’est pas le Messie qui veut […]. Mais c’est pas grave, le nouveau POTUS va régler ça d’ici Noël et d’ici là il va aussi créer 40 millions d’emplois.»


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