Il faudrait citer (presque) tous les journaux du monde ce lundi, tant les hommages sont nombreux, appuyés et généreux pour le romancier britannique décédé hier soir d’une pneumonie à l’âge de 89 ans. Une histoire qui aurait été sans nul doute très différente sans la Suisse. Sans la Suisse, il n’y aurait pas eu John le Carré. Car c’est là que tout a commencé vraiment.

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Cela en fera rire plus d’un-e, c’est pour apprendre l’allemand classique que John le Carré, qui s’appelait alors David Cornwell, est venu étudier à Berne en 1949. Son enfance avait été plus que rude entre un père fantasque et voyou et une mère partie lorsqu’il avait 5 ans, il avait 16 ans, et «était lassé du système d’éducation britannique», écrit le Washington Post. «C’était à peu près aussi intelligent qu’apprendre le français classique à La Nouvelle-Orléans», a d’ailleurs reconnu John le Carré lui-même à la Berner Zeitung en 2009, quand l’Université de Berne lui a décerné un doctorat honoris causa.

Il n’empêche: «J’y suis resté de 1948 à 1949. Je venais de fuir le système d’éducation britannique avec le sentiment d’être «incomplet». J’avais un besoin urgent de m’inventer. Berne était pour cela un endroit très excitant. Un haut lieu du renseignement», écrira-t-il plus tard dans ses mémoires, Le Tunnel aux pigeons, cité dans la nécrologie du Monde. Et c’est à Berne, dans ces années 1948-1949, qu’il est approché pour la première fois par les services secrets britanniques. «L’espionnage, c’est comme les histoires d’amour, tout tient au hasard des rencontres. Un jour que je me sentais particulièrement seul et mélancolique, je m’étais rendu à l’église. Il y avait là un couple étrange qui, me voyant à ce point désemparé, m’a invité à prendre une tasse de thé, puis m’a convaincu que mon pays avait besoin de moi. J’étais trop jeune pour avoir connu la Seconde Guerre mondiale, mais j’étais habité par un fort sentiment de patriotisme. Et surtout, le monde du secret m’attirait. Je dois dire qu’en le pénétrant, j’y ai découvert un refuge!»

Engagé dans les services dès l’âge de 18 ans à Vienne, le jeune homme retournera ensuite étudier à Oxford «où il infiltra des groupes d’étudiants communistes pour le compte du MI5, raconte le Washington Post. En 1960 en Allemagne il était officiellement diplomate, mais son travail comprenait des interrogatoires, l’espionnage de lignes téléphoniques, l’organisation de cambriolages et la supervision d’agents.» «Sa carrière s’est terminée quand son nom a fait partie de ceux données aux Russes par le traître Kim Philby», explique la BBC. «Excepté les deux années où il a enseigné à l’élitiste Eton, Le Carré a espionné pendant près de seize ans, reprend le New York Times, entre le MI6 et son équivalent à l’intérieur du pays, le MI5. Il menait trois vies: il était diplomate, espion, et écrivain.» Sous pseudo, puisqu’il avait interdiction d’utiliser son vrai nom.

Espion et écrivain ou écrivain et espion?

C’est son 3e livre, immédiat succès mondial, L’espion qui venait du froid, qui lui permet de lâcher le service et de se consacrer désormais à l’écriture. «Autrefois il était de bon ton de me désigner comme un espion devenu romancier, a commenté par la suite John le Carré, cité par Bloomberg. Mais ce n’est pas du tout cela. Je suis un écrivain qui, très jeune, a passé quelques années infructueuses mais très formatrices dans les services britanniques.»

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«Ses livres ont remis en question la perception que les agents de l’Ouest ne s’abaissaient pas aux pratiques malsaines de leurs homologues de l’Est, développe la BBC. Contrastant avec les fantaisies d’espionnage de Ian Fleming et son James Bond, les espions de John le Carré étaient des êtres humains faillibles, très conscients de leurs limites et de celles des systèmes qu’ils servent. Pour lui, les romans d’espionnage posent la question de jusqu’où les démocraties peuvent aller pour préserver leurs secrets; ces romans exercent une nécessaire fonction démocratique, en montrant un miroir même déformé du monde du secret et du monstre qu’il peut devenir.»

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Des combats contemporains

Un écrivain reconnu des plus grands: The Guardian a rassemblé le «flot d’hommages» tombé depuis dimanche soir, parmi lesquels ceux de Margaret Atwood, pour qui les romans avec le peu glamour George Smiley sont «essentiels à la compréhension du milieu du XXe siècle»; pour Stephen Fry: «Je ne peux pas nommer un écrivain contemporain qui m’ait donné un plaisir plus riche»; et pour Stephen King, Le Carré était «un géant de la littérature et un esprit humanitaire». A ne pas manquer non plus, la galerie photos consacrée à l’écrivain, qu’on voit notamment dans sa maison des Cornouailles, où il a passé la meilleure partie de sa vie.

Ses combats ont évolué après la fin de la guerre froide, avec des prises de position de plus en plus engagées sur la vie politique. Le Monde rappelle ainsi sa prise de bec avec Salman Rushdie en 1977 sur l’islam, et l’adaptation de ses centres d’intérêt: «Chaque point névralgique du globe passionnait Le Carré: les machinations des multinationales pharmaceutiques (La Constance du jardinier), l’exploitation de la misère en Afrique (Le Chant de la mission), la corruption et l’activisme de diplomates obsédés par les femmes et l’argent (Le Tailleur de Panama)»…

«Ces dernières années il était devenu intraitable dans son opposition à l’intervention américaine en Irak dans les années 2000 et au Brexit, complète le Washington Post. Il avait refusé d’être fait chevalier et plusieurs autres distinctions mais avait accepté cette année le Prix Olof Palme récompensant son combat pour la justice sociale.» Un de ses derniers combats était consacré au Brexit, et il faut relire l’entretien que l’écrivain avait accordé au Guardian il y a tout juste un an: «Pour la démocratie libérale dans le monde, ce Brexit à l’époque de Donald Trump et la dépendance qui s’ensuit de l’Angleterre vis-à-vis des Etats-Unis, à une époque où ceux-ci se dirigent tout droit vers le racisme institutionnel et le néofascisme, est un désastre absolu.» Des mots qui résonneront peut-être à Bruxelles aujourd’hui, où les négociations sur un accord continuent vaille que vaille, une énième fois prolongées.

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