Le sénateur John Kerry s'achemine vers l'élection sur la base de son opposition à George W. Bush plus que sur sa propre candidature. Mais lors de l'année écoulée, nous avons appris à connaître M. Kerry mieux que comme une simple alternative au statu quo. Et nous aimons ce que nous avons vu. Il a des qualités qui pourraient faire de lui un grand président, non pas seulement une modeste amélioration par rapport à l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Nous avons été impressionnés par ses vastes connaissances et la clarté de sa pensée, devenue plus évidente depuis que les règles du débat télévisé l'ont obligé à s'exprimer en deux minutes. Fort heureusement, il est prêt à réévaluer ses décisions lorsque les circonstances changent. Et si les états de service de M. Kerry au Vietnam ont d'abord été trop mis en avant puis trop décriés, sa vie entière a été consacrée au service public, de la guerre à toute une série de fonctions électives. Par-dessus tout, il nous apparaît comme un homme profondément moral.

Il est indéniable que cette course se joue surtout autour du mandat désastreux de M. Bush. Il y a presque quatre ans, la présidence lui ayant été attribuée par la Cour suprême, M. Bush est entré en fonctions dans l'idée générale qu'il reconnaîtrait son manque de légitimité en restant proche du centre. Au lieu de cela, il a fait basculer le gouvernement dans la droite radicale.

M. Bush a nommé à la Justice un John Ashcroft chéri de l'extrême droite et connu pour son insensibilité aux libertés civiles. Il a envoyé au Sénat un idéologue et un activiste après l'autre. Il s'est dépêché de mettre en œuvre un programme anti-avortement de très grande portée, incluant la censure de sites web du gouvernement et le renforcement des restrictions sur la recherche sur les cellules souches issues d'embryons. Il a jeté tout le poids du gouvernement contre les efforts de l'Université du Michigan de donner aux étudiants issus des minorités un avantage à l'admission, comme elle l'avait fait pour les étudiants des zones rurales ou les enfants des anciens élèves. Lorsque le pays est entré en récession, le président, au lieu de se concentrer sur la création d'emplois, s'est obstiné à mener la bataille de l'aile droite contre l'imposition des riches. Résultat: l'argent qui aurait pu être utilisé pour renforcer la sécurité sociale s'est évaporé, tout comme l'occasion d'assurer un financement adéquat aux programmes que le président lui-même avait appuyés. Le «No Child Left Behind» (Aucun enfant laissé pour compte), slogan de son programme national, a imposé des normes plus élevées aux systèmes éducatifs locaux sans fournir l'argent nécessaire pour les atteindre.

Si M. Bush avait voulu laisser son empreinte sur un dossier pour lequel les démocrates et les républicains font cause commune depuis longtemps, il aurait choisi l'environnement. Christie Whitman, l'ex-gouverneure du New Jersey nommée à la direction de l'Agence de protection de l'environnement, était issue de cette tradition bipartisane. Mais elle a quitté son poste après trois ans de vain combat contre les idéologues et les lobbyistes de l'industrie que M. Bush et M. Cheney avaient installés à tous les autres postes importants de l'environnement. Il en est résulté un affaiblissement systématique des garanties réglementaires à travers tout le spectre des problèmes environnementaux, de la pollution de l'air à la protection des régions sauvages.

Le président, qui n'avait pas obtenu le vote populaire, a reçu un véritable mandat le 11 septembre 2001. Avec un pays en deuil uni derrière lui, M. Bush avait une occasion sans précédent de demander pratiquement n'importe quel sacrifice commun. La seule limite était son imagination. Il a demandé une nouvelle baisse d'impôts et la guerre contre l'Irak.

Le refus du président de renoncer à son programme de réduction d'impôts alors que la nation se préparait à la guerre est peut-être l'exemple le plus choquant de son incapacité à changer de priorités face à des circonstances radicalement différentes. M. Bush n'a pas seulement privé le gouvernement de l'argent nécessaire à sa propre initiative sur l'éducation ou à la facture de médicaments de Medicare. Il a aussi fait de la baisse d'impôts une priorité plus importante que les mesures à prendre pour la sécurité de l'Amérique; 90% des cargos qui arrivent chaque jour dans les ports du pays ne sont toujours pas inspectés. En même temps que l'invasion de l'Afghanistan, qui avait obtenu un soutien national et international quasi unanime, M. Bush et son ministre de la Justice ont élaboré une stratégie de guerre antiterroriste intérieure typique des méthodes habituelles de l'administration: obsession nixonienne du secret, irrespect des libertés et gestion incompétente.

Des citoyens américains ont été détenus pendant de longues périodes sans accès à un avocat ou aux membres de leur famille. Des immigrants ont été embarqués et contraints à dépérir dans ce que l'inspecteur général du Département de la justice a lui-même qualifié de conditions souvent «excessivement dures». Des hommes capturés pendant la guerre en Afghanistan ont été tenus au secret sans avoir le droit de contester leur détention. Le Département de la justice s'est fait le modèle du contournement de lois internationales vieilles de plusieurs dizaines d'années et de traités interdisant le mauvais traitement des prisonniers de guerre.

M. Ashcroft est apparu à la télévision maintes et maintes fois pour annoncer l'arrestation sensationnelle de gens qui se sont avérés soit des innocents, soit des vantards inoffensifs ou encore des sympathisants très subalternes d'Oussama ben Laden. Si même ils souhaitaient faire quelque chose de terrible, ils n'en avaient pas les moyens. Le Département de la justice ne peut se prévaloir d'aucune poursuite majeure pour cause de terrorisme, il a gaspillé une grande partie de la confiance et de la patience que le peuple américain lui avait généreusement accordées en 2001. Les autres nations, comprenant que la majorité des prisonniers détenus si longtemps à Guantanamo étaient des incompétents peu dangereux ou des innocents malchanceux et voyant les photographies abominables de la prison d'Abou Ghraib, ont été choqués que le pays censé représenter l'étalon mondial en matière de droits de l'homme puisse se comporter ainsi.

Comme pour les baisses d'impôts, l'obsession de M. Bush à l'égard de Saddam Hussein a paru plus proche du fanatisme que d'une vraie politique. Il a vendu la guerre au peuple américain et au Congrès comme une campagne antiterroriste, même si l'Irak n'avait pas de connexion connue avec Al-Qaida. Son affirmation la plus effrayante a été que Saddam Hussein était sur le point d'acquérir des armes nucléaires. Elle était fondée sur deux preuves. La première était une histoire de tentatives d'achat de matériel sensible au Niger: elle était basée sur une rumeur et un faux. La seconde, l'achat de tubes en aluminium dont l'administration affirmait qu'ils étaient destinés à une centrifugeuse nucléaire, avait été concoctée par un analyste subalterne et a été complètement discréditée par les enquêteurs de l'administration et les vérifications internationales. Les membres les plus importants de l'administration le savaient, mais la propagande a continué malgré tout. Aucun des principaux conseillers du président n'a jamais été tenu pour responsable des présentations déformées devant le peuple américain ou de la mauvaise gestion de la guerre qui a suivi.

A l'indignation internationale suscitée par l'invasion américaine s'ajoute maintenant un sentiment de mépris pour l'incompétence de la campagne. Les dirigeants arabes modérés qui ont essayé d'instaurer un minimum de démocratie sont suspects du fait de leurs relations avec une administration qui est maintenant radioactive dans le monde musulman. Les chefs des Etats voyous, y compris l'Iran et la Corée du Nord, savent maintenant de façon certaine que la meilleure protection contre une attaque américaine préventive est d'acquérir eux-mêmes des armes nucléaires.

Nous avons des appréhensions bien précises sur ce qui se passerait pendant un deuxième mandat de Bush, particulièrement en ce qui concerne la Cour suprême. Le passé nous fournit une multitude de sujets d'inquiétude. Grâce à M. Bush, Jay Bybee, l'auteur d'une ignoble note de service du Département de la justice justifiant l'usage de la torture comme technique d'interrogatoire, est aujourd'hui juge fédéral de cour d'appel. Un autre choix de Bush, J. Leon Holme, juge fédéral dans l'Arkansas, a écrit que les épouses doivent se soumettre à leurs maris et comparé les défenseurs du droit à l'avortement à des nazis. M. Bush est toujours épris des réductions d'impôts mais il n'a jamais empêché les législateurs républicains de faire passer des dépenses massives, même pour des projets qu'il désapprouve, comme l'augmentation des subventions agricoles.

S'il est réélu, les marchés financiers intérieurs et étrangers sauront que l'imprudence fiscale va continuer. Avec des déséquilibres records de la balance commerciale, cela augmente les risques d'une crise financière, comme une baisse incontrôlée du dollar, et des taux d'intérêt à long terme plus élevés.

La Maison-Blanche de Bush nous a toujours montré les pires aspects du droit américain sans aucun de ses avantages. Nous avons les objectifs radicaux, mais pas la gestion efficace. Le Département de l'éducation a politisé le «No Child Left Behind Act» de façon profondément médiocre. Le Département de la sécurité intérieure est connu pour ses alertes inutiles et son incapacité à déployer les mesures antiterroristes en fonction des menaces réelles. Sans fournir suffisamment de troupes pour sécuriser correctement l'Irak, l'administration a réussi à grever si fortement les ressources de nos forces armées que la nation n'est pas préparée à répondre à une crise où que ce soit d'autre dans le monde.

M. Kerry a la capacité de faire beaucoup, beaucoup mieux. Il a un véritable désir – qui manque cruellement en ce moment à Washington – de chercher le consensus. Nous sommes soulagés qu'il soit un ardent défenseur des libertés civiles, qu'il ait l'intention de supprimer les restrictions inutiles à la recherche sur les cellules souches et qu'il comprenne le concept de séparation entre l'Eglise et l'Etat. Nous apprécions son plan raisonnable de procurer une assurance maladie à la plupart de ceux qui doivent s'en passer actuellement. M. Kerry a de nombreuses idées accrocheuses, et dans certains cas novatrices, en matière d'énergie, pour répondre aux problèmes du réchauffement de la planète et de la dépendance au pétrole. Il est depuis longtemps un partisan de la réduction du déficit. Au Sénat, il a travaillé avec John McCain afin de rétablir les relations entre les Etats-Unis et le Vietnam et il a mené des enquêtes sur l'utilisation du système financier international pour le blanchiment de l'argent de la drogue et pour la terreur. Il a toujours compris que le rôle de l'Amérique dans les affaires du monde était celui de leader d'une communauté de nations de bonne volonté, et non pas de dominateur arrogant.

Nous regardons les quatre années qui viennent de s'écouler avec un immense chagrin, pour les vies inutilement perdues et les occasions gâchées avec une telle désinvolture. A plusieurs reprises, l'Histoire a invité George W. Bush à jouer un rôle héroïque, à chaque fois il a choisi la mauvaise voie. Nous croyons qu'avec John Kerry comme président, la nation fera mieux.

Elire un président est un acte de foi. Un candidat peut expliquer ses positions dans les moindres détails et finir par gouverner avec un Congrès hostile qui refuse de le laisser les appliquer. Un désastre peut bouleverser les plans les mieux établis. Tout ce que les citoyens peuvent faire c'est combiner conjectures et espoir, en examinant ce que les candidats ont fait dans le passé, leurs priorités apparentes et leur tempérament général. C'est sur ces trois points que nous soutenons avec enthousiasme John Kerry pour la présidence.

© The New York Times

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