Au plus fort de la panique financière de ces dernières semaines, le sénateur Barack Obama se trouvait à Beverly Hills pour un gala de levée de fonds avec, en tête d'affiche, Barbara Streisand. A eux deux ils auraient récolté 11 millions de dollars pour la campagne présidentielle.

Pendant que des milliards de dollars disparaissaient des bilans de Wall Street, les partisans hollywoodiens d'Obama déboursaient 28500 dollars pour manger du roast-beef tiède et écouter Mme Streisand. Les journalistes n'étaient pas admis dans la salle, nous n'avons donc aucun moyen de savoir si, en hommage aux défunts de Lehman Brothers, elle a terminé la soirée en chantant «The Way We Were».

«L'argent est le lait maternel de la politique», disait un politicien californien, Jesse Unruh. Mais c'était à l'époque où une campagne présidentielle américaine coûtait 20 millions de dollars. A titre de comparaison, la campagne de 2004 s'est chiffrée à 717 millions. Cette année, les candidats et les groupes d'intérêt qui leur sont liés ont déjà recueilli plus d'un milliard.

A ce jour, Barack Obama a déjà engrangé près de 400 millions de dollars et en a dépensé 324. John McCain a glané 171 millions et en a déboursé 141, notamment pour des questions aussi cruciales que de savoir si la célébrité d'Obama est comparable à celle de Paris Hilton et de Britney Spears.

Contrairement à Obama, qui a décidé de renoncer au financement public, une partie des fonds de la campagne de McCain émanera du Trésor américain. La réforme du financement des campagnes présidentielles était censée en équilibrer le jeu financier. Elle n'a servi qu'à rendre les grosses contributions clandestines. La loi stipule que chaque Américain ne peut donner que 4600 dollars par élection à chaque candidat. Alors comment les candidats de 2008 en lèvent-ils plus d'un milliard? Un des mythes de la candidature Obama veut que les petits donateurs, par un clic sur Internet, aient financé la campagne de la révolte. En effet, la moitié de ses 193263 contributeurs lui ont versé des montants inférieurs à 200 dollars. Mais Obama a aussi collecté 24 millions de dollars auprès «d'avocats et de lobbyistes», 24 autres millions dans «la finance, l'assurance et l'immobilier» et 13 millions supplémentaires dans le milieu de la presse. Sa seule source importante de contributions individuelles provient des employés de Goldman Sachs. Et 63 autres millions ont été recueillis par des collecteurs de fonds, sortes de démarcheurs qui amassent des chèques au sein de leurs réseaux.

Un coup d'œil à la tirelire de la campagne McCain montre qu'elle a aussi attiré la liste habituelle de lobbyistes, avocats et directeurs de fonds d'investissement pour payer les ballons et les publicités télévisées. Les collecteurs ont encaissé 75 millions pour McCain. De plus, le Parti républicain versera 125 millions et les fonds publics se monteront à 84 millions. Bien que considéré comme un homme de main de l'Amérique des affaires, McCain y a récolté moins d'argent qu'Obama. Comme pour les démocrates, ses meilleurs contributeurs n'en figurent pas moins au «Who's Who» de la crise financière: Merrill Lynch, Citibank, Morgan Stanley, Goldman Sachs et JP Morgan Chase. Pensez à ces avances comme à des options d'achat.

Faut-il s'étonner que les deux candidats aient eu si peu à dire sur l'effondrement de Wall Street? Obama a demandé davantage de régulation tandis que McCain voyait l'économie «fondamentalement saine». Mais peut-être, pendant que la finance coulait, les candidats étaient-ils en train de fredonner des chansons de Streisand.

Les candidats à la présidence ne mendient pas seulement de l'argent aux privés, ils ont également accès à l'argent récolté par les partis politiques et aux fonds secrets des «527»*.

Ainsi, lorsque l'acteur George Clooney est venu dîner à Genève, il a fait payer à chaque convive 1000 dollars pour les boissons et 10 000 pour le repas. Cet argent est allé au Parti démocrate, car le montant dépasse les limites fixées aux donateurs individuels. La soirée Clooney aurait rapporté environ 500 000 dollars au sénateur Obama. Comme le dit Clooney à un pickpocket dans le film Ocean's Eleven: «Chouette butin.»

Les «527» sont les francs-tireurs des campagnes présidentielles. Ils sont supposés servir à défendre des idées plutôt que des candidats. La dimension de ces caisses spéciales ne connaît pas de limites et l'argent récolté par les 527 dans cette élection se monte à 434 millions de dollars. Les 527 les plus importants sont des syndicats, des lobbies et même un casino de Las Vegas. C'est ce qu'on appelle «l'argent occulte» des élections présidentielles.

En 2004, le célèbre groupe 527 du nom de Swift Boat Veterans for Truth a dépensé 22,5 millions de dollars pour calomnier le passé militaire du candidat démocrate à la Maison-Blanche, John Kerry. Une partie de cet argent émanait du milliardaire du pétrole T.Boone Pickes, un républicain plutôt marqué à droite. Le jour de l'élection, de nombreux électeurs croyaient que le président Bush, qui a été déclaré «absent sans permission» de son unité de la Garde nationale au Texas, jouissait de meilleurs états de service que Kerry, qui a reçu l'étoile de bronze pour bravoure au Vietnam. Cette année, un tiers des électeurs américains croient que Barack Obama est musulman.

En plus de l'argent de la campagne, certains candidats peuvent puiser dans leur fortune personnelle. Se présenter à la présidentielle est devenu un passe-temps de riches, un peu comme la coupe de l'America. La valeur nette d'Hillary Clinton, par exemple, était semble-t-il d'au moins 30 millions de dollars grâce aux actions humanitaires de son mari en faveur des marchands de pétrole kazakhs.

La fortune de McCain est estimée à environ 36 millions de dollars. Mais les critères électoraux sont moins rigides pour les épouses, et Mme McCain est l'héritière d'un brasseur de bière qui pesait dans les 100 millions de dollars. Dans son portefeuille, Cindy McCain détient de l'immobilier, de nombreux trusts, des positions acheteur dans la brasserie Anheuser Busch, et suffisamment d'actions et d'obligations pour que son mari ait pu penser en ce fameux dimanche noir que l'économie américaine était «fondamentalement saine».

Une grande partie de la fortune personnelle d'Obama, estimée à 6 millions de dollars, provient des droits d'auteur de ses best-sellers. Malgré cela, Obama ne figure sur aucune liste des membres les plus riches du Congrès. Son colistier, Joe Biden, se distingue en étant l'un des sénateurs américains les plus pauvres, avec une fortune estimée à 300000 dollars. Enfin, nous savons que la gouverneure Palin doit chasser et pêcher pour nourrir sa famille.

Un de mes amis a dit un jour: «Si vous faites de la politique et que vous ne pouvez pas dépenser d'argent, ce n'est pas drôle.» Si l'on en juge par la campagne présidentielle à un milliard de dollars, les 700 milliards du renflouement des entreprises de crédits hypothécaires, sans parler des milliards dépensés dans la guerre contre le terrorisme, les politiciens de Washington doivent s'amuser comme des fous - même si cela suppose parfois de devoir écouter Mme Streisand chanter à pleins poumons ce classique de Neil Diamond, «You Don't send Me Flowers Anymore.»

*Fonds régis par la section 527 du Code de taxation américain. Les «527» sont des comités d'action qui, à condition de ne pas rouler pour un candidat, peuvent agir hors du cadre du financement de la campagne.

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