Opinions

John McCain, un torturé contre la torture

Le sénateur républicain de l'Arizona défie la Maison-Blanche sur les sujets les plus sensibles. Les années qu'il a passées dans un camp de prisonniers au Vietnam lui ont appris ce que les Américains ne devraient pas faire.

C'est un Rino. Pour pas mal de ses amis politiques, le sénateur John McCain est un Republican in name only - un républicain de nom seulement. Un faux frère. Un original. Un franc-tireur en tout cas. Un traître? Certains excités le poursuivent avec cette accusation en raison des cinq années et demie qu'il a passées en détention, au Vietnam du Nord, pendant la guerre. Mais ce sont des fous. En fait, avec toute l'hostilité, la méfiance ou l'irritation qu'il a développées autour de lui, à Washington, . Et dans la vie politique américaine, où les discours sont si souvent calculés, dictés par l'appartenance partisane, l'indépendance d'esprit de ce faucon conservateur est extraordinairement rafraîchissante. McCain est par ailleurs, hors de ce cercle du soupçon dans la capitale, le plus populaire dans le pays.

Les Américains, en majorité, lui sont aussi reconnaissants d'avoir déclenché ce soulèvement au Congrès, et un sérieux affrontement avec la Maison-Blanche, sur la question de la torture. Etrangement, aucun démocrate n'avait pris cette initiative. Lui seul, partisan sans nuance de la guerre en Irak, pouvait le faire, avec cet éclat.

John McCain a déposé au Sénat un projet de loi bannissant tout traitement «cruel, inhumain et dégradant» contre des détenus aux mains des forces américaines, où que ce soit dans le monde et qui que soient les interrogateurs et les geôliers, militaires ou civils. Plus qu'une loi, c'est un haut-le-cœur. Les conventions que les Etats-Unis ont signées, et toute la jurisprudence américaine, interdisent les traitements «cruels, inhumains et dégradants». Mais quatre ans de guerres ont déchiré ce rideau de papier. De Bagram à Guantanamo, d'Abou Ghraib à d'autres centres de détention en Irak s'est développée une zone grise, et franchement noire dans les black sites de la CIA, où la torture a été tolérée, acceptée ou ordonnée. Les «ennemis combattants», soustraits à la protection relative des Conventions de Genève, ont subi des mauvais traitements qui «s'apparentent à de la torture», a écrit lui-même le CICR à propos du camp de Cuba. Mais en Afghanistan et en Irak, plusieurs interrogatoires se sont terminés par la mort de détenus.

Ancien officier de la Navy, John McCain ne sait-il pas que toute guerre amène cette gangrène? Il a surtout découvert, dans ses voyages en Europe et au Proche-Orient, que c'est désormais une tache indélébile sur la face des Etats-Unis. «Ça nous détruit», dit-il. Sa loi - sur le papier encore - est un sursaut moral. Dick Cheney, le vice-président, a guerroyé en vain pour l'écarter, puis pour l'amollir, afin de laisser un peu de «liberté d'action» à la CIA dans ses trous noirs. McCain, jusqu'à présent, a tenu bon. Le Sénat l'a suivi, pas encore la Chambre.

La torture, pour lui, était un miroir. John McCain est devenu sénateur par accident. Il aurait dû être amiral, comme son père, comme son grand-père: au début des années 60, jeune officier de marine, il pensait qu'il le serait plus rapidement qu'eux. La guerre du Vietnam a interrompu cette ascension attendue. Le 29 juillet 1967, il était aux commandes de son chasseur, sur le pont du porte-avions USS Forrestal, dans les eaux indochinoises, quand un missile a ététiré par erreur. Le capitaine McCain a pu s'extraire de la cabine de son avion en feu et s'enfuir avant que tout n'explose: 134 morts sur le navire.

Ensuite, il est reparti détruire et tuer: 53 missions sur le Vietnam du Nord. La cinquante-troisième fois, la DCA vietnamienne ne l'a pas raté. L'éjection de l'avion qui tournoyait s'est mal passée. Quand le pilote est tombé dans le lac de l'Ouest, près du centre de Hanoi, une jambe et ses deux bras étaient brisés. Des Vietnamiens l'ont tiré hors de l'eau et, dit-il, l'ont un peu battu. Coups de crosses sur les membres brisés, pour ce terroriste qui lâchait du ciel la mort aveugle. Une vieille femme a fait cesser la punition en lui donnant du thé à boire.

En détention, John McCain n'a pas été tout de suite torturé. Ses geôliers lui ont seulement dit qu'il ne recevrait aucun soin s'il ne répondait pas à toutes leurs questions. Pour ses membres brisés, il a parlé. Quand on lui demandait des noms, dit-il, il récitait ceux de joueurs de football. Plus tard, pour échapper à ses souffrances - un de ses bras a de nouveau été cassé au cours d'une séance particulièrement dure - il a accepté de signer une confession reconnaissant ses «crimes de guerre».

Les Vietnamiens n'ont pas compris tout de suite que ce pilote tombé du ciel était un prisonnier de choix: son père l'amiral venait d'être nommé à la tête des forces navales du Pacifique; c'était un des commandants de la guerre contre le Vietnam. Quand ils l'ont su, John McCain a été amené devant des journalistes de passage, sympathisants de la cause de Hanoi, pour dire qu'il était bien traité, et qu'il admirait le peuple vietnamien. François Chalais, de la télévision française, a ainsi obtenu une interview «exclusive». Ensuite, le capitaine a refusé de se prêter à ces mascarades. Il a aussi refusé une libération qu'on lui proposait, beau geste vietnamien calculé à l'intention de l'amiral et de l'opinion. La règle voulait que les prisonniers soient libérés dans l'ordre de leur arrivée au camp, et il ne voulait pas, devant ses camarades, de ce privilège de «prince». La rançon, ce furent deux années de détention dans un isolement total.

Quand il a été libéré, en 1973, au moment de l'accord de paix, John McCain marchait encore avec des béquilles. Il est resté un peu dans la Navy, s'est installé dans l'Arizona, au bord du désert, après avoir épousé la fille d'un gros brasseur de bière local. Sur son nom, sur sa légende, il a été élu à la Chambre, puis au Sénat en 1987. L'ancien prisonnier - et c'est tout à fait dans sa manière - a très vite commencé à batailler au Capitole pour un rapprochement avec le Vietnam, et une réconciliation. Il est retourné à Hanoi avant même que l'embargo américain ne soit levé. Cela lui a valu la haine implacable d'autres prisonniers de guerre, et surtout des familles de disparus. Les plus acharnés affirmaient que les Vietnamiens lui avaient «lavé le cerveau» et qu'il était devenu un agent soviétique...

Le siège de John McCain au Sénat était occupé avant lui par Barry Goldwater, un inspirateur de la révolution conservatrice sous laquelle vivent encore les Etats-Unis. C'est sa famille. Il est opposé à l'avortement et au mariage gay. Il est favorable à la privatisation partielle de la Sécurité sociale et au voucher scolaire - sorte de privatisation aussi. Mais sa famille, il la trompe constamment, et souvent avec des démocrates très libéraux (gauche). Il s'est battu contre les magnats du tabac. Il a conduit une lutte épuisante et partiellement victorieuse pour assainir le financement des campagnes politiques, trop pourries par l'argent. Il milite activement pour que les Etats-Unis s'éveillent à la menace du réchauffement climatique et limitent - comme le veut Kyoto - les émissions de gaz à effet de serre.

Cette conversion à l'environnement révèle John McCain. Pendant les primaires 2000, quand il se battait contre George Bush, des militants écolos le talonnaient pour débattre avec lui, de meeting en meeting. Il les a écoutés, il a été convaincu. Et il leur a fait une promesse, qu'il tient au Sénat, session après session, avec un premier succès cette année sur la nécessité de préparer la limitation des émissions de CO2.

Son rejet de la torture suit la même pente. Il vient de son histoire personnelle, bien sûr. Mais aussi d'une promesse. Après le choc d'Abou Ghraib, le Pentagone a prétendu que les abus obscènes dans la prison de Bagdad étaient le fait d'une poignée de dévoyés. Puis d'autres rumeurs ont commencé à filtrer de partout. La hiérarchie tentait de colmater les fuites par des enquêtes internes. Un officier d'Irak, le capitaine Ian Fischback, qui avait été témoin de mauvais traitements sur des prisonniers, et les savait courants, a tenté d'alerter ses supérieurs. Comme il se heurtait à un mur, il a écrit à des parlementaires, dont John McCain. Le sénateur a lu, l'a reçu. Et il lui a promis d'agir.

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