Avec l'installation de José Manuel Durão Barroso à la présidence de la Commission européenne, quelque chose est en train de changer dans le rôle de cette institution. Ce Portugais âgé de 48 ans semble vouloir rompre avec une certaine vision de l'exécutif européen. L'idéal d'une Europe qui construit son intégration par des actions politiques concrètes sous l'égide de la Commission, créant ainsi une solidarité grandissante entre Etats, est mis au second plan, au profit de l'écoute des désirs des Etats membres. Il ne s'agit plus, dans la Bruxelles de José Manuel Durão Barroso, de tenter, comme jadis, de démontrer avec force aux Etats l'intérêt concret qu'ils auraient à déléguer une part de leur pouvoir à la Commission. Au contraire, la légitimité de l'Union réside avant tout dans ses Etats membres, va répétant le nouveau président de la Commission européenne, qui se montre, en effet, très à l'écoute des désirs de ceux-ci.

Cette évolution reste à vérifier sur le long terme – la Commission dite Barroso n'a que cent jours. Mais dans les premiers exploits de cette nouvelle équipe se décèlent déjà des choix très «intergouvernementaux». Le projet principal mis en avant par la Commission n'est nullement de nature à fédérer l'Europe. Il est tout entier centré sur la stratégie de Lisbonne qui avait pour ambition de faire de l'Europe la zone la plus compétitive du monde lors de son lancement en l'an 2000. Reprenant cette ambition, José Manuel Barroso a proposé de tout axer sur la croissance et l'emploi – «Growth and Job», c'est le slogan – oubliant au passage que Lisbonne, dans sa première mouture, voulait intégrer aussi bien la protection de l'environnement que la dimension sociale.

Or, cinq ans après son lancement, Lisbonne est un échec, que certains n'hésitent pas à attribuer au mauvais vouloir des Etats membres. Au-delà du choix politique de relancer Lisbonne, et sa dimension économique en particulier, José Manuel Durão Barroso ne semble pas beaucoup s'être inquiété des moyens d'y arriver. A aucun moment, il n'envisage de doter la Commission du pouvoir de contraindre les Etats membres à s'en tenir à un agenda commun. Les grands chantiers lancés par la précédente Commission européenne sont également remis en question. Le programme Reach – qui voulait forcer les industries chimiques à tester la dangerosité de leurs produits – se voit sérieusement dilué sous la pression des grands pays. La directive sur la libéralisation des services est également en sursis, pour les mêmes raisons. On peut s'en réjouir, mais il faut bien noter que là où un Romano Prodi avait plutôt choisi – avec des succès divers, il est vrai – la confrontation avec les capitales au nom d'une vision plus intégrée de l'Union, la nouvelle Commission se met plus au service des Etats membres qu'au service de l'Union.

Les «pères fondateurs» et, plus tard, les présidents de la Commission ont eu une idée assez précise de ce que devait être leur institution et de la méthode à appliquer. Jacques Santer l'expliquait ainsi: «Visant à dépasser l'ancien système de l'équilibre des forces entre Etats-nations, destinée à institutionnaliser les relations entre Etats souverains, égaux en droit et en devoirs, en vue de consolider l'intérêt commun, la méthode communautaire se définit pour l'essentiel par rapport à l'institution qui la représente», écrivait il y a deux ans ce Luxembourgeois, ex-président de la Commission devenu député européen. «La Commission est un organe collégial, qui se caractérise avant tout par un esprit de corps exceptionnel, par une vision politique privilégiant l'intérêt commun et par une volonté de faire avancer la construction européenne.»

Sans vouloir minimiser le rôle personnel de José Manuel Durão Barroso – directement issu du sérail des gouvernements européens, il n'est peut-être pas prêt à assumer des rapports tendus avec ses anciens partenaires – il y a des raisons à cette évolution.

José Manuel Durão Barroso est le premier des présidents de la Commission européenne à ne pas être issu d'un des six Etats fondateurs de la Communauté, à l'exception du Britannique Roy Jenkins (1977-1981). Il vient d'un pays de la périphérie de l'Europe où l'histoire de la construction européenne n'est peut-être pas vénérée avec, sinon le même respect historique, du moins le même sentiment de propriété qu'en France, en Italie, en Allemagne ou au Benelux. L'homme a aussi à diriger une équipe inédite en Europe. Jusqu'à présent, la Commission devait refléter l'équilibre des puissances et les grands pays avaient donc deux commissaires en son sein. Il arrivait souvent que ceux-ci, quoique compatriotes, viennent de bords politiques différents, ce qui contribuait à élargir le champ des possibles communautaires et à balancer les intérêts du gouvernement de leur pays.

L'élargissement de l'Europe a tout changé au sein de la Commission. Il s'est avéré impossible de multiplier les postes. Chacun des vingt-cinq pays de l'Union n'a donc plus qu'un seul envoyé à Bruxelles. Celui-ci peut subir de manière accrue les pressions de son pays d'origine, ce qui mine sans doute le difficile équilibre collégial qui est censé régner au sein de la Commission. A quoi s'ajoute que nombre de nouveaux commissaires sont issus de pays encore moins familiers que ceux des précédents élargissements avec la fameuse méthode communautaire.

Peut-être que sa fonction et les inévitables divisions entre Etats membres donneront peu à peu au nouveau président de la Commission une vision plus large et plus communautaire de son rôle. Il faudra voir à l'usage. Mais, pour l'instant, le nouvel exécutif évite soigneusement tout projet susceptible d'entraîner l'Europe vers plus d'intégration. José Manuel Durão Barroso semble penser qu'il arrive à la fin de la construction européenne, que plus grand-chose ne reste à faire en Europe sinon à digérer ou à simplement réajuster ses réalisations passées.

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