Joseph Deiss sera dans quelques semaines le nouveau chef de la diplomatie suisse. A 53 ans, ce professeur d'économie de l'Université de Fribourg, entra dans l'histoire de la Confédération comme le 104e conseiller fédéral. Elu jeudi dernier, alors qu'il n'était pas favori, le Fribourgeois sera fêté officiellement, et en grande pompe, aujourd'hui dans son canton. Interview.

Le Temps: Durant la campagne en vue de votre élection, on vous a souvent renvoyé l'image d'une personne grise et ennuyeuse. Cela vous a-t-il blessé?

Joseph Deiss: Cela a surtout touché les gens qui me connaissent et qui savent qu'il y a en moi une flamme et de la chaleur. J'ai décidé de rester tel que je suis. J'admets une part de retenue en moi, mais c'est peut-être aussi ce qui m'a permis de traverser cette campagne avec calme. Cela m'a frappé ces dernières semaines: les gens s'intéressent plus à la politique qu'on ne le dit. Surtout si elle est présentée de manière simple et personnalisée.

– Quelle est votre flamme?

– Ce qui me fait vibrer c'est de pouvoir faire quelque chose pour mon pays et ma famille.

– Parlez-nous de votre plus grande émotion…

– Lorsqu'au dernier tour de l'élection, un collègue m'a fait signe que j'étais élu, j'ai ressenti une grande émotion, probablement la plus forte de toute la campagne. J'ai dû me rendre à la tribune pour dire si j'acceptais mon élection. J'avais un petit billet dans ma poche, mais lorsque je suis arrivé à la tribune j'ai décidé de le laisser au fond de ma poche. J'ai donc parlé avec mes tripes, en prononçant une phrase, longtemps mûrie, au sujet de l'amour éprouvé pour ma famille. Vous ne pouvez pas imaginer les réactions qu'elle a provoquées. Des gens m'ont dit qu'ils avaient pleuré devant leur poste de télévision. Or j'avais simplement essayé d'être moi-même. Ma flamme est là: ce que je ressens pour ma famille, j'aurai la force de l'offrir au pays.

– L'absence de votre père lors de votre élection a-t-elle terni la fête?

– Le décès de mon père durant la campagne a évidemment terni cette période de ma vie. Mais je suis content qu'il ait vu le début de ma course au Conseil fédéral. Je pense que, pour la suite, il a sans doute pu m'aider d'où il se trouve maintenant.

– Quelles sont vos passions en dehors de la politique?

– J'adore voyager. J'ai visité environ 80 pays et j'ai chaque fois trouvé des personnes chaleureuses qui m'ont apporté quelque chose. Je ne vais pourtant jamais deux fois au même endroit.

– Pourquoi?

– Le premier sentiment est le plus émouvant. Si vous en restez là, l'image est plus positive que lors d'une deuxième visite. C'est un peu comme lorsqu'on regarde un film plusieurs fois. On finit par découvrir des tas de défauts et on ne ressent plus la même émotion.

– Avez-vous un souvenir précis à ce propos?

– J'étais un jour à Samarcande, en Ouzbékistan, avec mes deux beaux-frères. C'était phénoménal. Mes compagnons de voyage ont dit au guide qu'ils espéraient revenir à cet endroit avec leurs épouses au moment même où j'écrivais dans mon journal de voyage: «C'est merveilleux. Je ne reviendrai jamais tellement c'est beau.» Mon épouse souffre parfois de cette situation car je préfère découvrir de nouveaux endroits. Il y en a tellement à explorer.

– Aurez-vous encore besoin de voyager en tant que conseiller fédéral?

– Ce n'est pas comme conseiller fédéral que j'irai jouer au globe-trotter. Mais c'est vrai: le voyage a toujours été synonyme de liberté. Je voyage le plus souvent sans programme. Le simple fait de ne pas savoir où je vais manger à midi et dormir le soir me procure un sentiment de liberté qui contraste avec ma vie compartimentée, réglée par un agenda constamment rempli.

– Comment allez-vous faire maintenant?

– Ma tactique consistait, en début d'année, à biffer des semaines dans mon agenda en disant très officiellement que j'avais des rendez-vous et que j'étais malheureusement retenu par d'autres obligations. Je suis conscient que le calendrier du Conseil fédéral ne me laissera plus une telle liberté d'action.

– Ces voyages sont aussi une manière d'échapper à la Suisse…

– Oui. J'ai passé un peu plus d'une année à Cambridge. J'ai pu voir la Suisse à travers les lunettes des autres. Il est intéressant de savoir comment notre pays est perçu à l'extérieur. On relativise alors un certain nombre de choses, en se rendant par exemple compte que si dans de nombreux pays le niveau de vie reste inférieur au nôtre, les gens y sont parfois plus heureux.

– Dans quelle langue rêvez-vous?

– En politique je n'aime par rêver. Je suis factuel. Mais pour répondre à la question linguistique je pense rêver en français, en allemand, éventuellement en anglais.

– Avec vos futurs collaborateurs utiliserez-vous la langue de votre interlocuteur ou celle qui vous semblera être la vôtre au moment de prendre la parole?

– Tout dépend des circonstances. Lors des interventions publiques, le français aura la priorité. Mais en tant que Fribourgeois je ne néglige pas l'allemand. En petit comité, je m'adapte. Je n'ai aucun problème avec l'une ou l'autre langue.

– Ce qui n'est pas le cas de la majorité des Romands…

– Je constate en effet que les Romands sont souvent empruntés, voire sur la défensive, cela jusque dans ma famille qui est francophone. Lorsqu'ils reçoivent une invitation en allemand mes enfants ont tendance à râler.

– A quoi attribuez-vous ce réflexe?

– C'est le réflexe du minoritaire, c'est clair. Je peux le comprendre. Il y a certaines positions qu'il faut absolument défendre. Si, au Parlement, les Romands commencent à parler allemand on va un jour se demander s'il est encore nécessaire d'offrir aux députés une traduction simultanée. Mais je dis aux Romands: allez à la rencontre de l'autre culture. Sortez de votre défensive pour passer à l'offensive!

– Quel bilinguisme avez-vous vécu?

– De mon temps, aucun Fribourgeois alémanique ne suivait l'histoire ou la géographie dans sa langue maternelle. Le bilinguisme était à sens unique: les Alémaniques suivaient de nombreux cours en français, mais pas le contraire. Aujourd'hui nous avons des voies de formation uniformes avec des classes bilingues dans le secondaire supérieur et des licences bilingues à l'Université. Même si la Confédération peut donner quelques signaux, l'essentiel de la promotion du bilinguisme doit être réalisé dans les cantons, responsables de la formation et de l'instruction publique.

– La progression de l'anglais comme langue véhiculaire de travail menace-t-elle les langues nationales?

– Les disputes concernant l'anglais opposé à une deuxième langue nationale sont stériles dans la mesure ou l'une n'exclut pas l'autre. Si vous êtes solide dans une première langue vous pouvez aborder les autres.

– Vous vous êtes présenté comme un bâtisseur de ponts. Entre quelles rives et de quelle manière?

– En politique intérieure les sensibilités en matière sociale, sur les questions d'asile et de politique des étrangers sont différentes selon les régions du pays. Mais la diversité est l'une des valeurs fondamentales de ce pays. Je suis frappé par le souci, au soir de votations, de dessiner les cartes de manière à voir si on peut démontrer l'existence d'un mot que je n'utilise jamais (n.d.l.r.: Röstigraben).

– Vous avez toujours défendu la notion du centre politique. Mais dans votre bouche le centre n'est-il pas très souvent le milieu?

– Le journal Le Temps est-il de gauche ou de droite? Vous n'avez pas de réponse immédiate… C'est donc que vous êtes au centre. En politique, la voie du milieu n'est pas le résultat d'une dialectique entre la gauche et la droite. La voie du milieu est originale. De surcroît, c'est celle que vivent les Suisses tous les jours dans une économie sociale de marché.

Propos recueillis par Willy Boder, Bernard Wuthrich et Eric Hoesli

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