Dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu à l’échelle planétaire un arrêt quasi total de toute activité, avec des populations entières assignées au confinement en même temps. Comme la plupart de mes contemporains, j’entendais les premiers craquements de profonds bouleversements qui inéluctablement attendaient l’humanité. Rejoignant une inquiétude très répandue, j’écrivais dans un livre récent que nous allions vers un changement d’univers et que nous étions à l’aube d’une «mutagenèse». J’entends par là que, sous l’impulsion de la science et des nouvelles technologies de la communication, le monde est entré dans un processus de transformation radical et profond. Toutefois, j’étais à des années-lumière d’imaginer que je serais de mon vivant témoin de telles convulsions planétaires.

Si au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, dans une Europe exsangue, on m’avait dit que nous allions connaître 75 ans de paix, que grâce à l’avancement de la médecine la population du monde passerait de 2 à presque 8 milliards d’habitants, que le progrès allait permettre aux masses d’accéder aux privilèges d’une minorité aisée (automobile, aviation, moyens de communication…), j’aurais pris mon interlocuteur pour un utopiste. Et pourtant, tout en se dénigrant l’un l’autre, socialisme et capitalisme ont fait bon ménage pour réaliser une révolution sociale que nul n’aurait osé espérer. Ainsi est-elle devenue la référence de tous les peuples de la planète.

Une accélération étourdissante

Comme nous le savons, cette «mondialisation», la première de notre histoire, a eu des effets bénéfiques et tragiques. Elle est à l’origine de l’interdépendance croissante de nos pays dont ce virus nous révèle les fragilités. Elle a conduit pour des raisons d’efficacité économique à la dispersion de la potentialité et de l’autonomie de nos pays. La réalisation de nos rêves d’hier combinée à l’explosion des découvertes scientifiques nous mène aux gigantesques défis que nous connaissons. La science et les nouvelles technologies s’infiltrent dans tous les aspects de notre vie personnelle, politique, économique et sociale. Elles engendrent une augmentation exponentielle des paramètres auxquels nous sommes confrontés et s’accompagnent d’une accélération étourdissante de presque tous les aspects de nos vies. Nous jouons aux apprentis sorciers.

J’étais à des années-lumière d’imaginer que je serais de mon vivant témoin de telles convulsions planétaires

L’expérience nous dévoile que ce qui a été sur bien des plans un progrès est en voie de déboucher sur des catastrophes annoncées, dont l’écologie. Il n’y aura pas trop de toutes les forces vives de l’humanité pour empoigner sérieusement et avec discernement les enjeux vitaux qui nous attendent. Saurons-nous prendre la mesure de l’avertissement qui nous est donné par ce virus?

Surenchère de la performance

Nous avons mis beaucoup d’espoir dans la mondialisation. Nous nous sommes laissé hypnotiser par les promesses d’un monde plus libre, plus juste, plus prospère tel que nos démocraties nous l’enseignent. Force est de reconnaître qu’elle a conduit, par une surenchère de la performance, à une augmentation du pouvoir des grandes entreprises au détriment des petits, à de véritables monopoles dans les domaines de la distribution et de l’information, à une concentration sans précédent de la richesse au détriment des plus pauvres. Sur bien des plans, c’est un désastre. Il n’en reste pas moins qu’elle va continuer de s’imposer comme une force naturelle, car, le voulant ou non, nous sommes tous interdépendants. Il ne s’agit pas d’un choix, mais du résultat de l’évolution de nos sociétés. Elle est déséquilibrée et inéquitable, certes; faut-il pour autant en occulter les bienfaits? Il n’y a pas de situation globale idéale.

L’un des grands défis sera de gérer le développement vertigineux des technologies tout en restant conscients de la finitude de notre condition humaine. L’angoisse de la pandémie bientôt prendra fin et nous serons partagés entre le formidable espoir d’une remise en question des valeurs de notre monde et la brutalité d’une situation économique catastrophique, avec une absence tragique de leadership mondial. Les grandes révolutions sont généralement précédées d’un chaos apocalyptique. Elles portent déjà en elles l’annonce d’un monde nouveau. Je suis un réaliste inquiet du temps présent tout en restant plein d’espérance pour le monde de demain. La trajectoire de l’humanité me fait penser aux mouvements de la marée montante. Comme la mer, elle oscille dans ce mouvement de balancier, mais elle avance. Les gestes de solidarité, de sacrifice, de courage que génère la grande épreuve actuelle sont les signes du monde en devenir. Pour en percevoir le sens, la spiritualité est une boussole, une ressource, un levier de discernement qui permet d’aller voir derrière le miroir, au-delà des apparences, la signification de ce que nous vivons.

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