Révolution de palais

Le jour où Berne s’attaqua au numérique

Berne découvre l’économie participative: et commande un rapport… Ambiance

Einstein voulait mourir en Suisse, car, disait-il, «tout y arrive 20 ans plus tard». Surtout à Berne. La quatrième révolution industrielle, par exemple, n’existe pas encore au Palais fédéral. Uber et Airb’n’b improvisent joyeusement dans 26 administrations cantonales dépassées. Et pendant ce temps, à Berne, «tout le monde s’en fiche», comme le constatait la semaine dernière un haut fonctionnaire. Tout le monde, ou presque.

Il y a deux ans, un collègue a interpellé le Conseil fédéral à ce sujet. Réponse gouvernementale: «A l’heure actuelle, il n’y a pas lieu de procéder à une analyse». Une prise de position visionnaire, suivie du refrain fédéraliste: «Ces problèmes relèvent en premier lieu des autorités cantonales, qui ont déjà pris des mesures». Oui, t’as raison: c’est l’anarchie totale, ne faisons donc rien.

Six mois plus tard, un second collègue a suggéré d’adapter notre loi dépassée. Réponse gouvernementale: pourquoi pas, mais pas si vite. La bonne nouvelle, c’est que le Conseil fédéral entre en matière. Il a changé d’avis. Ou pour être précis, il a retiré le dossier au sinistre Département des finances. La mauvaise nouvelle, c’est que nous sommes toujours à Berne, on prend son temps. Le Conseil fédéral propose de rejeter la motion, «mais d’accepter le postulat Derder», dit-il. Car entre-temps, j’ai aussi demandé un rapport. Concession bernoise: certes, nous vivons bel et bien une révolution, mais ne nous précipitons pas. Commençons par un rapport.

Le Conseil fédéral a donc accepté mon postulat. Un pas de géant. C’était il y a un an. Et il est où, ce rapport? Nulle part. Un collègue UDC a bloqué la procédure en combattant le texte, qui est ainsi resté douze mois dans les tiroirs bernois. Quelques grèves de taxis genevois plus tard, l’objet était enfin à l’ordre du jour hier. Le Parlement a pu, pour la première fois de son histoire, se pencher sur l’économie participative. Ou collaborative. Bref, ce lundi, la quatrième révolution industrielle a fait son entrée au Palais. Cinq minutes. Le temps pour mon camarade UDC d’affirmer, le plus sérieusement du monde, que l’économie participative était, dans les années quatre-vingt, une théorie d’autogestion de dangereux anarchistes révolutionnaires. Il y a près quarante ans. D’où son combat. D’où cette année perdue. Voilà voilà.

Les milliardaires de la Silicon Valley ont du bien se marrer. Dans le fond, Einstein avait tort: à Berne, avec ou sans révolution, nous mourrons bien avant les autres. De rire.

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