Comme tout le monde, j'ai survécu au jour férié le moins sensé de l'année. Le 2 janvier serait le moment idoine pour mettre en pratique les bonnes intentions de Nouvel An, dans le travail, auprès d'une administration, en demandant des renseignements, en rencontrant des responsables, ou encore en faisant des emplettes en vue d'un projet nouveau. Mais non, on reste figé dans sa maison, tout est fermé, on ronge son frein.

Ce repos imposé au peuple explique-t-il l'absence de manifestation populaire contre les nombreuses coupes dans les prestations publiques à Neuchâtel? Car dès le 1er janvier, des allocations de maternité ont été supprimées, des prestations complémentaires aussi. Trois jours auparavant on a appris l'augmentation du nombre d'élèves dans les classes neuchâteloises, un mois plus tôt la réduction de 10% du personnel de l'Etat était annoncée. Les jeunes de moins de 30 ans ne toucheront plus d'aide sociale.

Pas de manifestations donc. Car c'est la gauche qui sévit, pour reprendre un terme qui aurait sans doute été utilisé si la droite avait pris ces mesures d'économie. Celles-ci s'avèrent nécessaires, urgentes, cohérentes, à cause des déficits courants énormes et au vu des dettes accumulées depuis des années.

Depuis le début de l'existence de cette chronique, j'avais fustigé cette manie des dépenses outrancières dans certains cantons, y compris Vaud et Genève. Je m'étais étonné de la perversion de toutes les valeurs - les déficits, c'était la solidarité, les dettes publiques témoignaient d'un Etat fort. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment les politiciens ont réussi à convaincre les contribuables de les suivre sur leur prétendu souci, à savoir qu'il fallait se méfier de dépenses réduites, d'impôts moins élevés. Mais aujourd'hui la facture est arrivée et elle doit être assumée, au moins à Neuchâtel.

S'il n'y a pas de manifestations populaires après ces coupes, c'est que les manifestations contre des mesures bien moindres les années passées étaient simplement l'expression d'une structure gauchiste étroite, et pas du peuple. Les responsables de ces structures - syndicats, associations du personnel public, partis - étaient dehors, dans la rue, et maintenant ils sont dedans, au gouvernement. Voilà qui change tout.

Le renversement de vapeur ne provient pas seulement de l'endettement rampant qui, avec les intérêts composés, devient une tare, mais des baisses d'impôt dans le reste du pays. Tous les cantons de la Suisse orientale ont baissé les impôts, tous leurs budgets sont au noir ou presque, un nombre énorme de communes dans toute la Suisse ont réduit les charges. Le budget de la Confédération pour cette année ne pêche plus que par 1‰ de déficit par rapport au produit national. C'est quarante fois moins que celui de la France ou de l'Allemagne. Même les Nordiques bougent, la Finlande vient d'abolir l'impôt sur les fortunes.

Il faut maintenant que les esprits bougent à leur tour. Les recettes du professeur Keynes pour stimuler le pouvoir d'achat par une demande étatique étaient bel et bien nécessaires dans les années 30. Mais cette idée est devenue un oreiller de paresse pour des politiciens qui ne voulaient plus fixer de priorités, qui ne savaient plus dire non. Quand le chômage est tombé en dessous de 12%, Keynes était contre des stimulations par les dépenses!

Depuis le monde a encore changé. Les marchés des capitaux sont ouverts, l'argent quitte les monnaies des pays qui s'endettent. Le montant ahurissant des dettes partout en Europe fait qu'aujourd'hui les investisseurs - des grands capitalistes aux petits épargnants - prennent confiance quand les Etats assainissent, et ils ne sont pas à l'aise du tout si l'endettement continue. La magie keynésienne ne prend plus. C'est un tournant historique qui s'est produit depuis quelques années, mais certains politiciens provinciaux d'Europe continentale et des cantons suisses ne le remarquent que maintenant.

Je me permets ce jugement sévère car je l'avais dit. Cette satisfaction n'arrive pas toujours à un économiste. En même temps, ce petit triomphe est une vraie préoccupation, conforme aux intérêts du pays, du menu peuple aussi. Car les mesures-sanctions de l'incurie frappent ces milieux en premier, comme on voit à Neuchâtel. En attendant Vaud, Genève et Bâle-Ville.

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