De 1985 à 2011, refaisons un peu d’histoire.

Car cet exercice de recherches référentielles se révèle souvent assez éclairant. Au cœur de cette Genève-centre-du-monde un peu pirandellienne, on a aujourd’hui «deux personnages en quête d’auteur». Pour un sommet qui a «trouvé son lieu, sa date, ses personnages et sa dramaturgie, ainsi que l’attente de l’opinion mondiale», comme l’écrivait l’éditorialiste Antoine Maurice le 6 novembre 1985 dans le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, peu avant un autre «match», entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan. Mais, las, selon l’hebdomadaire russe Expert, c’est aussi un «exercice nuisible par son lot d’espoirs vains et d’attentes irréalistes».

Soif d'autres lectures?

Pourquoi? Car «à l’époque, les deux hommes dirigeaient pratiquement toute la planète, tandis que les deux dirigeants actuels peinent à comprendre quelle est leur place dans le système mondial et à établir un minimum de règles dans les rapports entre grandes puissances nucléaires». Genève entre donc «dans une autre dimension», selon le titre de la Tribune, heureuse de constater qu'«après quinze mois de pénombre, le courant est revenu».

Re-flash-back sur la guerre froide: «Il ne manque plus désormais à ce sommet que son contenu: thèmes de discussion et d’éventuelles négociations entre les deux superpuissances. Mis en condition, préparés par des écuyers intellectuels, cuirassés de leurs certitudes respectives, hissés lourdement sur leur palefroi, il ne reste à MM. Biden et Poutine [pardon, Reagan et Gorbatchev] qu’à recevoir leur lance.» L’Histoire se répète, à quelques nuances près, mais le lexique peut être réutilisé.

Et ensuite? A Genève comme ailleurs, près avoir parcouru le site Eurotopics.net qui a fait un intéressant tour des popotes médiatiques, il apparaît assez opportun, un peu comme le fait aujourd’hui Courrier international, de rappeler ces mots bien sentis, hier, de l’ethnologue et expert en géopolitique français Jean-Christophe Victor:

Le langage appelle cela de l’hypocrisie. Dans la vie sociale, cela s’appelle l’étiquette. Dans la vie politique, il s’agit de diplomatie

En fonction de ce propos paradigmatique, la Tribune de Genève se demande ce qui sortira du sommet. Réponse: «Sans doute pas de décisions spectaculaires. L’antagonisme profond entre les deux présidents, tant personnel que stratégique, ne devrait pas s’évaporer sous les ors de la Villa La Grange, malgré la beauté des lieux.»

On ne s’attendait pas à mieux en 1985, pour la rencontre Gorbatchev/Reagan. Et c’est une conversation au coin du feu qui a amorcé le commencement de la fin de la guerre froide. L’avenir dira si Joe Biden et Vladimir Poutine écriront eux aussi une page d’histoire

Christof Münger dans le du 29 mai dernier

Mais en attendant, la Cité de Calvin «retrouve une activité fébrile et redevient un centre international incontournable». «Sommet vintage», renchérit Le Courrier. Sur un autre ton, évidemment: «Après quatre années recentrées sur les enjeux économiques, les Etats-Unis de Joe Biden se disent «de retour» sur la scène géopolitique.» A Genève comme jadis à Berlin John Kennedy, «le quasi-octogénaire se rêve en leader du «monde libre» (lisez de l’Occident) face aux menaces russes et chinoises.»

Comment incarner cela aux Eaux-Vives? Avec «le retour du boyscoutisme pro-droits humains, à condition évidemment qu’il ne concerne pas ses meilleurs alliés, comme la Colombie et Israël, ses multinationales ou ses propres troupes. Un logiciel plus qu’usé et qui risque surtout de pousser encore plus les Chinois, pourtant rétifs à tout autre politique que pro-business, dans les bras des Russes.» Mais loin de Washington et de Moscou, il y aurait de «vraies raisons pour lesquelles Russes et Américains ont choisi Genève», selon L’Illustré, outre l'«afflux de prostituées» qu’a pu y constater le site Heidi.news.

Pas directement à ce propos – mais un peu quand même – il vaut sans doute la peine de se replonger dans la prose de Guy Mettan aux Editions Slatkine (ci-contre), plus particulièrement dans le chapitre intitulé «William Rappard ou la passion de l’international» (pages 39-42). Et, en ce D-Day, encore une fois dans la Tribune de Genève, qui a rencontré «l’un des présentateurs de la chaîne américaine CNN. Que pense Matthew Chance de l’impact de ce sommet sur l’image de la ville? Cela ne fera que valider l’image que Genève possède déjà, celle d’une ville internationale qui, à tort ou à raison, est considérée comme un terrain neutre par les deux parties», répond-il. Il dit ça, il ne dit rien.

Alors il faut se rabattre sur les à-côtés et plonger dans les yeux de L’Express, pour lequel «Genève semble transformée en forteresse. Même si la ville est rompue aux ballets diplomatiques, cet événement d’ampleur nécessite un déploiement de force titanesque pour établir la fameuse bulle de protection entre les présidents américain et russe. […] Tout le quartier et les alentours sont bouclés et les bateaux de la rade ont interdiction de sortir, sous peine de se retrouver nez à nez avec des vedettes armées.» Dans cette «merveilleuse Genève» vue par une journaliste espagnole, «environ 95% des policiers genevois sont sur le pont, avec 900 policiers en renfort venus d’ailleurs en Suisse».

Et puis, «l’armée de l’air suisse a la charge d’assurer la police du ciel au cas où l’espace aérien interdit dans un rayon de 50 kilomètres serait violé. Des batteries antiaériennes sont également en place»… au bord du lac de Genève ou au bord du Léman, à propos, là où Le Figaro a filmé «un des plus beaux parcs de Genève». Précisément là où la ville se mire dans les eaux de «son» lac.


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