Cette semaine, j’ai réalisé ce qui doit être l’entretien le plus court de ma carrière. Il s’est fait par mail sur demande de l’interviewé, et jugez plutôt: pour dix questions et un total de 1641 signes (soit à peu près la moitié de cette chronique), j’ai, dix jours plus tard, reçu quelque misérables 347 caractères en guise de réponses, soit moins que ce premier paragraphe.

La dévouée attachée de presse qui a rendu ce bref échange possible m’avait pourtant prévenu, et dans le fond je le savais: «Il n’est pas spécialiste des longues réponses.» Reste que j’ai quand même parlé, même si c’est virtuellement, avec l’un des grands génies de l’histoire des musiques pop: Brian Wilson. J’aurais bien voulu évoquer, dans un élan très XVIIIe, un échange épistolaire, mais je ne pense pas que ce soit sémantiquement approprié.

«Génie créatif»

L’objet de mes questions? Le mythique – et là le terme est on ne peut plus à-propos – album Pet Sounds, dont on a célébré l’an dernier le 50e anniversaire, et que le Californien interprète ce dimanche dans le bel Auditorium Stravinski. Pour certains, la venue au Montreux Jazz du musicien de 75 ans n’est peut-être qu’un trip nostalgique pour vieux amateurs de surf rock. Je ne vais par leur expliquer ici à quel point Pet Sounds a révolutionné la musique, il suffit d’un coup d’œil sur Wikipédia ou autre pour l’apprendre. Et pour les plus curieux, de nombreux livres ainsi qu’un biopic (Love & Mercy, 2014) rendent hommage au génie de Wilson. Génie, vraiment? Il le pense lui-même en tout cas: «Je décrirais le jeune Brian Wilson comme un génie créatif», m’a-t-il écrit. Tout en expliquant qu’il n’a jamais imaginé qu’un demi-siècle plus tard, cet enregistrement qui l’a obsédé au point d’en perdre quasiment la raison soit considéré comme un chef-d’œuvre.

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Pour le reste, il a juste noté «yes» en dessous de trois autres questions. Il est donc d’accord avec l’idée que Pet Sounds est une symphonie plus qu’un disque pop, et que celle-ci fut précurseur de la vague psychédélique à venir et qu’elle est née de l’envie de surpasser le Rubber Soul des Beatles. Qu’est-ce qu’il ressent lorsqu’il joue ce disque aujourd’hui? «C’est un honneur.» Sa chanson favorite? «Don’t Talk.» Comment il perçoit la scène actuelle, qui voit toujours de nombreux musiciens le citer comme une influence majeure? «Il y a beaucoup de gens talentueux.»

Show millimétré, à l’américaine

En 2004, Brian Wilson a finalement publié une version définitive de Smile, album élaboré dès la fin des années 1960 comme une suite à Pet Sounds et «une symphonie adolescente dédiée à Dieu». Cette sortie, il l’a vécue autant comme une libération qu’une aventure aux tréfonds de la créativité. L’année suivante, il était déjà venu à Montreux. Pour un show millimétré, à l’américaine, qui l’a vu de manière impassible, immobile derrière un clavier dont il ne joue pas, mouliner les tubes les yeux rivés sur un prompteur.

A l’issue de ce concert à la fois émouvant et pathétique, je l’avais croisé alors qu’il s’engouffrait dans la voiture le ramenant à son hôtel. Il était là sans être là, sorte de zombie apathique obéissant aux ordres de ses assistants. Génie certes, mais au cerveau cramé par un cocktail peu recommandable de drogues diverses et d’antidépresseur. Le retrouver ce dimanche a quelque chose d’à la fois excitant et terrifiant. Mais le voir interpréter «Wouldn’it Be Nice», «Sloop John B» et «God Only Knows» est une proposition que tout amateur de musique normalement constitué ne peut décliner.


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