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Défrayer la chronique. Cette expression courante résume la teneur de ce genre journalistique: prendre le pouls de la société pour s’immiscer dans toutes les conversations. Le Temps consacre une bonne place à cet exercice particulier. Chaque jour, un chroniqueur ou une chroniqueuse, membre ou non de la rédaction, prend la plume pour débattre d’une actualité ou partager une réflexion dans l’air du temps. Le ton et la thématique dépendent de sa sensibilité, et de l’angle d’attaque de sa chronique. Avec son «Charivari», la journaliste Marie-Pierre Genecand veut déclencher un «petit frisson» dans l’audience. Une sensation légère qui, parfois, déclenche un tohu-bohu.

«Ma chronique ne doit pas correspondre à la doxa du journal, à ce qu’il faudrait dire sur un sujet, affirme-t-elle. Ce n’est pas toujours réussi mais ce n’est jamais de la provocation pour de la provocation.» La semaine dernière, elle a dédié sa contribution au plaisir féminin. Avec ce titre: «La sexualité de grand-papa ne suffit pas». De quoi susciter des commentaires contrastés tant le sujet est tabou. Une lectrice lui a fait part de sa déception par téléphone, regrettant de découvrir une telle assertion dans son journal. «Il m’arrive de recevoir des réactions désagréables, parfois en dessous de la ceinture, mais je ne m’offusque pas», souligne Marie-Pierre Genecand. Pourquoi? «Je ne peux pas lancer une bombe et me plaindre d’avoir été éclaboussée!»

«Est-ce légitime?»

Rester de marbre face aux messages plus ou moins plaisants n’est pas chose aisée. La chronique est un objet hybride, avec une dose d’intime plus ou moins forte. Quand on livre une part de soi, on se met nécessairement dans une position de vulnérabilité. Virginie Nussbaum expérimente cette sensation depuis sa première chronique publiée en septembre 2018. Fort heureusement, les échanges ne sont pas toujours pénibles. Son souhait est d’installer un rendez-vous avec les lecteurs: «Quand les gens ont l’impression de nous connaître, c’est là que ça devient un très joli exercice.»

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Dans «La vie à 25 ans», elle raconte les tracas et joies des vingtenaires. Une décennie mouvementée. «On pave l’avenue de ce que sera notre vie d’adulte. C’est terrifiant!» s’amuse-t-elle. Trouver matière à chroniquer est-il tout aussi effrayant? Pour identifier un thème, elle observe son environnement, parcourt la presse ou se remémore une pique lancée par un proche. La crainte ne porte pas tant sur le sujet que sur sa pertinence. «Partager avec les lecteurs ce qui me passe par la tête, est-ce légitime? Je m’interroge régulièrement sur le bien-fondé de mes idées.»

Une boussole pour les chroniqueurs

Un personnage de la rédaction sert de boussole pour les chroniqueurs: Olivier Perrin. «C’est rassurant d’avoir une personne rodée à l’exercice», salue Virginie Nussbaum. Chef d’édition, il réceptionne, relit et édite les contributions. Son rôle consiste également à relancer l’auteur quand celui-ci tarde à livrer sa prose. «Il y a de tout. Ceux qui sont en avance, ceux qui sont ponctuels et les retardataires, dont le texte est souvent trop long. Et c’est dur de couper dans une chronique bien ficelée», affirme-t-il.

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Alexis Favre, producteur de l’émission de la RTS Infrarouge et ancien journaliste du Temps, confie n’avoir aucun modus operandi pour sa chronique. Ses textes, venus «Du bout du lac», sont le fruit d’une pensée immédiate ou d’une gestation lente. «Deux mille cinq cents signes, c’est assez court. Il ne faut pas dérouler un argumentaire compliqué», note-t-il. L’heure du rendu approchant, une «angoisse fertile fait tourner le cerveau plus vite». Sa ligne, c’est celle de la qualité du débat public. «Je veux maintenir les gens dans un état de veille intellectuelle et m’affranchir d’une espèce de polarisation. Je n’aime pas cette lecture du monde.» Son émission invite des responsables politiques à débattre de l’actualité. Un contexte qui l’oblige à une certaine réserve dans ses chroniques, à «passer au large de la politique».

Dans cet art, le risque d’essoufflement guette. «Le danger est de commencer à s’étaler, à se trouver important, à raconter sa vie jusqu’à ce que la chronique se fane. Il faut venir avec un propos, soutient Alexis Favre. Le jour où je m’installe dans la bourgeoisie du chroniqueur qui aime se lire ou s’entendre, j’arrête.» Olivier Perrin observe un processus qui devrait le rassurer: les contributeurs affinent leur plume avec le temps. Et plus elle est subtile, plus la chronique devient un objet intemporel. De vieilles chroniques remontent parfois dans les visites sur le site du Temps. Signe qu’elles font toujours mouche.