Dans Le Temps du 6 février, vous avez pu lire une longue interview de Roger Federer. Vous n’étiez pas les seuls. Les lecteurs de la Berner Zeitung, de la Basler Zeitung, du Blick, du Tages-Anzeiger, de la Tribune de Genève et de 24 heures ont pu lire à peu près la même le même jour, sous quatre signatures différentes. Plus étonnant, tous ces titres mentionnaient que l’interview avait été réalisée le 15 décembre 2019 à Dubaï. Comment expliquer cette apparente démonstration de pensée unique?

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En novembre dernier, Le Temps se voit proposer dix minutes d’interview individuelle avec Roger Federer à Dubaï, plus une trentaine de minutes supplémentaires partagées avec trois autres journalistes suisses. La proposition émane d’une agence de communication zurichoise mandatée par le champion de tennis. Il est alors en camp d’entraînement dans l’émirat, et s’il accepte de consacrer son unique jour de repos à la presse, c’est pour parler du match de charité qu’il organise le 7 février au Cap avec Rafael Nadal, et plus globalement de sa fondation. Autre condition: l’interview doit paraître peu avant ce match exhibition.

«Press junket» et presse-citron 

Les journalistes de la rubrique Culture sont habitués à rencontrer les stars de la chanson ou du cinéma dans ce que l’on nomme un «press junket», mais qui s’apparente pour les artistes à du presse-citron: produire le maximum d’interviews en un minimum de temps. On case généralement un journaliste par pays, afin qu’il n’y ait pas de concurrence nationale. La pratique est plus rare en sport, où l’on se contente souvent d’une conférence de presse plus impersonnelle.

Faut-il accepter? Puisqu’il est certain que d’autres iront, la question se retourne bien vite: peut-on ne pas en être? D’autant que l’agence nous fait comprendre que «Roger a choisi personnellement» les journalistes invités, et qu’accorder du temps à la presse de son pays est une fleur dont il n’a nul besoin. Sur ce point, nous les croyons volontiers. Au Temps qui lui soumettait une demande d’interview pour Rafael Nadal, son agent nous a récemment répondu que «le marché suisse n’est pas intéressant».

Il est regrettable de n’avoir pas pu organiser cela à Bâle quelques semaines plus tôt, ne serait-ce que d’un point de vue écologique, mais Federer reste Federer et nous acceptons. Tous les frais sont à la charge du journal.

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Pour rentabiliser au mieux le temps à disposition, les quatre journalistes concernés, un de Tamedia Zurich, une de Blick, un de Sport-Center et un du Temps, échangent entre eux pour se répartir le temps de parole. Il apparaît assez naturellement que chacun aura son thème: le rapport à l’Afrique, la fondation, sa vision de l’éducation. Le Temps était d’emblée intéressé par les questions sur la philanthropie, un monde en pleine évolution, que Federer appréhende au contact de Bill Gates mais aussi en se frottant aux militants du climat, comme le 8 février 2019 à Genève.

L’interview se passe bien, Federer parle beaucoup (plus de 28 000 signes retranscrits, en allemand et en français) et nous ne sommes pas mécontent de lui avoir demandé si ses filles connaissaient Greta Thunberg. Les quatre journalistes se mettent d’accord pour une parution le jeudi 6 février, après la fin de l’Open d’Australie et avant le match exhibition du Cap. A partir de là, chacun est libre. Mais début janvier, le procès des militants du collectif Action Climat à Lausanne incite Roger Federer à s’exprimer publiquement, et nous pousse à briser partiellement l’embargo pour publier quelques-unes de ses réponses avant qu’elles soient périmées. Les interviews, même longuement préparées, ont une durée de vie limitée.


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