L'ami Colin Powell va partir. L'ami de qui? Pas des conservateurs raides qui ont établi et renforcé leur contrôle sur l'administration américaine. Powell était l'ami des Européens. Ils le croyaient du moins, jusqu'à la fin de janvier 2003. Ce fut, dans cet hiver de crise aiguë aux Nations unies, un tournant dans les relations transatlantiques.

Jusqu'à ce moment-là, le secrétaire d'Etat était, à Washington, «l'homme avec qui on pouvait parler». Puis la décision d'abattre Saddam Hussein a été arrêtée, l'administration s'est mise en ordre de bataille, les ministres ont serré les rangs. La discipline n'est pourtant pas la seule explication du changement d'attitude de Colin Powell.

Peu avant le réquisitoire de propagande que le chef du Département d'Etat avait présenté devant le Conseil de sécurité le 5 février, Dominique de Villepin avait remporté un triomphe dans la même enceinte en se dressant contre la guerre, comme un combattant sur une barricade. Powell en était stupéfait. Non pas qu'il lui parût inacceptable que la France s'oppose aux Etats-Unis: ce n'était pas la première fois. Mais le discours de rupture adopté par Paris n'avait pour lui qu'un sens: la dictature resterait en place à Bagdad, et les sanctions contre le fauteur de guerre seraient à terme levées, comme le souhaitaient la France et la Russie depuis assez longtemps. Le réalisme froid commandait peut-être cet apaisement. Pour l'administration américaine, Colin Powell inclus, cette perspective était intolérable.

Et le général-diplomate a ravalé sa «doctrine». Celle qui met des conditions à une guerre dans laquelle les Etats-Unis puissent s'engager: les objectifs doivent être clairs pour tous et acceptés, la puissance engagée massivement supérieure, les conséquences de l'action militaire totalement prises en compte. Au printemps 2003, ces conditions n'étaient manifestement pas réunies. Colin Powell, pour qui le statu quo était la pire des hypothèses en Irak, a admis la version révisée que la Maison-Blanche et le Pentagone lui proposaient: les objectifs seraient rendus clairs par le feu, et la déstabilisation provoquée par l'action des armes serait finalement maîtrisée.

Au moment où Powell s'en va, cette logique brutale guide toujours les Etats-Unis. Y compris à Falloujah. Depuis six mois, un consensus s'est établi aux Etats-Unis – et John Kerry ne s'en est jamais écarté – pour dire que l'arrêt de l'assaut contre la ville rebelle en avril fut une erreur grave. C'était le début d'un repli aux conditions de l'ennemi; les objectifs devenaient illisibles, le chaos garanti. C'est ce que pensent George Bush et tous ses ministres. Et le président va même aller l'expliquer aux Européens. Bonne chance!

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