La population mondiale a-t-elle atteint les 7 milliards? Les démographes de l’ONU disent que c’est arrivé le 31 octobre, tandis que le bureau américain des recensions place la barre fatidique au mois de mars de l’année prochaine. Cette différence est-elle anodine?

Les chiffres récents montrent que la population mondiale augmente d’environ 1,1% par année, soit 78,5 millions de nouveaux arrivants. Donc chaque pour-cent d’incertitude dans le décompte total se traduit par une variabilité de presque un an. Entre les deux projections esquissées plus haut, un décalage de quatre mois marque une différence de 27 millions de personnes. L’ONU admet que même la meilleure agence gouvernementale de recension du monde, sur laquelle est fondée sa projection, produit une marge d’erreur d’au moins 1%, ce qui finalement est négligeable.

On ne peut en revanche esquiver le débat sur l’augmentation de la population en elle-même, qui risque, selon l’estimation actuelle de l’ONU, d’atteindre 10,1 milliards en 2083.

Nombreux sont ceux qui craignent que la Terre soit encore davantage chargée, que cette hausse exacerbe les tensions autour des ressources naturelles et l’environnement, provoque des conflits pour le contrôle de l’eau, la nourriture, l’énergie et la terre. Cette inquiétude n’est pas tant liée à ces 7 milliards d’êtres humains vivants ou sur le point de l’être, mais aux 3 milliards qui arriveront avant 2100. On ne peut rejeter cette crainte comme un pur mythe malthusien. Chaque nouveau milliard d’habitants rend le problème plus prégnant. Y a-t-il lieu dès lors de paniquer?

Il faut bien voir d’abord que les chiffres de l’ONU – 10 milliards dans moins de 90 ans – sont une conjecture problématique fondée sur la moyenne actuelle de la fertilité féminine projetée dans l’avenir. Or les projections démographiques sont aussi peu sûres que les prévisions économiques. Les conditions socio-économiques, les comportements humains et culturels qui déterminent le taux de fertilité peuvent changer étonnamment vite.

Au début des années 1990, les femmes iraniennes ou mexicaines avaient en moyenne 7 enfants. Aujourd’hui, elles en ont respectivement 0,82 et 1,15. Le taux de fertilité en Thaïlande est tombé de 6 à 0,77, en Tunisie de 7 à 0,77, etc. Le taux de fertilité mondial est de 2,5 enfants aujourd’hui, soit la moitié du taux qui prévalait dans les années 60; le taux de croissance de la population est tombé de 2,2% à 1,1%. Ce taux aurait dû être plus bas mais cela vient du fait que les taux de mortalité ont décliné plus rapidement que les taux de natalité.

En fait, 82% de la population vit dans des pays qui ont atteint – ou presque – un niveau de population stable et déclinante. La plupart des poussées démographiques vont concerner les pays pauvres dans les décennies à venir, surtout en Afrique et dans neuf pays asiatiques. Une large tranche de cette augmentation ne sera pas désirée. L’institut américain Guttemacher estime que 215 millions de femmes ne veulent pas tomber enceintes mais n’ont pas accès aux moyens de contraception. Sur 208 millions de grossesses, environ 86 millions ne sont pas planifiées, donnant lieu à 33 millions de naissances non désirées. Si ces grossesses étaient évitées, la hausse annuelle du taux démographique serait presque réduite de moitié.

Autre constatation étonnante: alors que le taux de natalité chute dans la plupart des pays en développement, on observe un phénomène inverse dans plusieurs pays riches à population déclinante. En Italie, en France, au Royaume-Uni et en Suède par exemple, il grimpe jusqu’à atteindre le taux dit de remplacement. Si les deux tendances observées tiennent, le monde va atteindre un taux stable bien avant les prévisions actuelles de l’ONU.

Si le taux de fertilité des femmes n’est pas gravé dans le marbre, la capacité d’accueil de la planète ne l’est pas non plus. Suite à la mise en garde de Malthus en 1798, l’accroissement démographique s’est avéré lent pendant le siècle qui a suivi. Sa crainte aurait pu se justifier, sauf qu’il n’avait pas prévu que ce même siècle industriel augmenterait considérablement les gains de productivité. Entre 1820 et 2008 la productivité par personne s’est multipliée par 11. Ici encore, l’histoire a prouvé à quel point l’ingéniosité de l’homme peut décupler ses capacités sans nécessiter davantage de ressources.

Mais tout dépend du comportement des jeunes hommes et femmes de 15-25 ans d’aujourd’hui, qui forment la majorité de la population active dans les pays à fertilité élevée. S’ils sont éduqués, convenablement formés et employés, ils peuvent innover, gagner de l’argent, économiser, investir. Ils auront tendance à se marier tard et à faire peu d’enfants, et à moins devoir soutenir les générations précédentes. En revanche, s’ils restent mal formés, mal employés et marginalisés, ils engendreront du désordre social, des conflits. Dans ce cas-là, la terre semblera étroite, même pour 7 milliards d’hommes.

Nous n’avons donc pas à craindre la hausse de population globale tant que ces deux conditions sont réunies: d’abord, gérer plus efficacement les ressources naturelles disponibles. Ensuite, tout faire pour mettre en œuvre les conditions qui donneront aux femmes le contrôle de leur fertilité, et permettre aux jeunes de travailler dignement et de choisir librement d’engendrer. Si l’on y parvient, la démographie mondiale saura prendre soin d’elle-même.

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