Sur la rue Rosa Parks, le soleil s'est levé tôt. Cravate rouge, bras de chemise, le maire Johnny Ford serre des mains. «Vous savez qu'il reste encore beaucoup de travail à faire en ville. Je peux compter sur votre voix?» Certaines voitures ne s'arrêtent pas. Les haut-parleurs de la camionnette de campagne, ceinturée de pancartes électorales, se perdent dans le trafic matinal. Il fait chaud, ce mois d'octobre, en Alabama. Ford, 65 ans, potentat au sourire figé, concourt pour un huitième mandat à la tête de Tuskegee. Tuskegee, un bourg exilé des sorties d'autoroute, 10000 âmes, 95% de Noirs, une rue principale dont la plupart des boutiques ont fermé depuis longtemps.

Il y a, très loin de là, une crise à Wall Street. Une élection à Washington. Mais l'essentiel des conversations tourne autour de Johnny Ford et des téléviseurs à écran plat qu'il distribue en marge d'un barbecue gracieusement offert aux fonctionnaires, ce samedi. Sur le parking du Burger King, trois employés de la compagnie d'électricité causent des compteurs qu'ils ont relevés aujourd'hui. Trop de familles dont les retards de paiement se sont accumulés et qu'il faut bien se résoudre à priver de courant. «On met tout sur le compte de la banqueroute financière. Mais je vois surtout de l'irresponsabilité chez les gens. Moi, j'ai deux jobs. Je n'ai pas contracté de crédit excessif. Et je m'en sors.»

• Les milliards du Nord

Les 700 milliards de dollars injectés pour sauver les banques par le gouvernement fédéral laissent chez ces travailleurs un arrière-goût d'obscénité. Washington et Wall Street comme les jumeaux tarés d'un système auquel personne ne peut s'identifier. «Je voterai Obama, oui. Mais je ne me fais aucune illusion. McCain et lui font partie du même monde.»

On était venu à Tuskegee pour explorer une enclave démocrate dans un Etat massivement républicain (62% des bulletins en faveur de George W. Bush aux élections de 2004), une île noire sur les terres les plus ségrégationnistes que le pays ait connues. On découvre une petite communauté qui, pour attirer les touristes, se cherche une vocation de Disneyland des droits civiques. Et ne paraît concernée, au fond, que par sa propre déliquescence.

Un reste de fierté, pourtant. Tuskegee doit son nom à une ancienne tribu indienne et sa réputation à la lutte pour les droits des Africains américains. La plupart de ces rues longues, qui se coupent à angle droit, sont baptisées en mémoire des citoyens glorieux de Tuskegee. Rosa Parks, qui y est née en 1913, avant de refuser de céder son siège à un Blanc dans un bus de Montgomery et de lancer le boycott des transports publics. Booker T. Washington qui fonde à la fin du XIXe siècle la première école pour professeurs noirs; un siècle plus tard, l'institution est devenue un énorme campus universitaire sur lequel veille une statue de Booker T. qui écarte un rideau posé sur un esclave accroupi.

• Une contre-danse du Sud

Même le lieutenant-colonel Herbert Carter, l'un des derniers Tuskegee Airmen encore vivants, possède sa ruelle dans le centre pour vétérans. Entre 1941 et 1946, le gouvernement fédéral fonde à Tuskegee le premier groupe de pilotes noirs pour l'aviation militaire. Ils combattent en Afrique du Nord, puis en Europe. Aujourd'hui, le centre des vétérans, historiquement dévolu aux combattants africains américains, soigne une jeunesse revenue d'Irak. Des héros en pagaille. Dans son petit office de poste reconverti en théâtre municipal, Dyann Robinson répète une énième pièce en hommage aux Achille et aux Patrocle de Tuskegee. Cheveux courts légèrement blanchis, la danseuse sexagénaire porte un frou-frou de french cancan. Elle glisse une cassette dans le magnétophone. «J'ai deux amours.» Joséphine Baker qu'elle interprète en talons hauts. Ses jambes ont l'air d'échasses.

Dyann Robinson est née à Tuskegee. Et voulait danser. «C'est une nonne qui m'a initiée. Mais ensuite, un couple de Blancs a dû m'instruire en cachette, dans une morgue. Ils n'avaient pas le droit d'enseigner à une petite fille de couleur.» C'est un portrait de l'Alabama en noir et blanc. Les lois racistes dites Jim Crow, l'apartheid américain, le Ku Klux Klan, quand il fallait fuir vers le Nord, en tant que Noir, pour pratiquer ses rêves. Dyann Robinson côtoie les chorégraphes sur Broadway, elle se fait engager dans la compagnie de Maurice Béjart, part en Belgique, danse pour le monde. «Je croisais sur la route de petites troupes locales qui faisaient vivre une communauté. Un jour, j'ai dit à Maurice que j'allais rentrer. Il m'a encouragée.» De retour à Tuskegee, elle monte des fresques amples. Sur Booker T. Washington. Sur les pilotes noirs de Tuskegee. Sur un jeune militant des droits civiques - un ami de collège - assassiné après avoir pénétré dans des toilettes réservées aux Blancs. Souvent, le maire Johnny Ford, un autre compagnon d'enfance, prend la scène à ses côtés. «Il danse magnifiquement.»

Johnny Ford, Dyann Robinson sont issus d'une génération qui a changé l'Amérique du point de vue racial. Dans son bureau vitré, avec vue sur le McDonald's et le terrain vague, Ford a affiché le portrait de Bobby Kennedy pour lequel il a joué les utilités lors de la campagne présidentielle de 1968; l'acte de naissance de Rosa Parks; les souvenirs de ses voyages en Gambie, en Haïti, pour les réunions de l'Association mondiale des maires noirs qu'il a fondée; et ses enfants, métissés, issus de son premier mariage avec une Blanche. «J'étais plutôt partisan d'Hillary Clinton. Mais je reconnais mes enfants en Barack Obama, eux aussi ont une double origine. Quand je me suis marié, nous avons hésité à déménager au Nord là où le racisme était moins vivace. Nous avons finalement renoncé. J'aurais eu l'impression de déserter.»

• La hache et les crocodiles

Sur les murs en contreplaqué, une image encore. Qu'on a déjà vue dans le foyer du théâtre. Un jeune homme en costume, sur une estrade, qui pointe du doigt l'horizon. C'est Johnny Ford au lendemain de sa victoire électorale en 1972. «Je suis le premier Africain Américain à avoir été élu à la mairie. J'avais fondé ma campagne sur le scandale de la syphilis. Depuis le début des années 1940 à Tuskegee, des patients noirs infectés étaient traités avec de l'aspirine, même après la découverte de la pénicilline. On étudiait sur eux l'effet de la maladie. Ils étaient des cobayes. Beaucoup sont morts. Je me suis présenté sur le thème du «plus jamais ça».»

Depuis trente-six ans qu'il règne sur Tuskegee, avec seulement deux mandats d'alternance, Johnny Ford a vu l'essentiel de la communauté blanche quitter la ville. Cela ne le préoccupe pas outre mesure. Il se souvient de son enfance sur les rives du lac de Tuskegee, dans une cabane que sa tante, une domestique, rafistolait. Il se souvient des crocodiles que la police blanche avait introduits dans les eaux pour éviter que les petits Noirs des quartiers pauvres ne viennent s'y baigner. Il se souvient du rire de ses camarades quand, expulsés du terrain de basket réservé aux Blancs, il annonçait qu'il serait un jour élu maire de Tuskegee. Pour que tous les enfants aient accès aux installations sportives. Et il se souvient de Rosa Parks.

La place de Tuskegee est presque vide. Des pancartes pour les élections sur le gazon coupé court. Des salons de coiffure. Un restaurant qui ne sert que des sandwiches. L'ennui sidéral du patron, un trentenaire, qui vous fait la conversation dans l'unique but de vous terrasser sur un plateau d'échecs. A l'entrée du seul bâtiment récent, la plaque de l'avocat Fred Gray flamboie. Il y a un ascenseur. Un portrait peint de la dynastie de juristes. Des fleurs de contrefaçon. Fred Gray est un peu pressé, il se rue dans la salle de réunion. On ne lui donne pas ses 78 ans. Il a été l'avocat de Rosa Parks, en 1964, quand les progrès des mouvements antiracistes se mendiaient dans les cours de justice. Il a défendu Martin Luther King, gagné la plupart des procès où l'avenir des Africains Américains s'éclaircissait par le jeu des jurisprudences fédérales. Johnny Ford lui doit sa première élection. «A l'époque, le maire blanc avait arbitrairement restreint les limites officielles de la ville. Tous les Noirs de Tuskegee, puisqu'ils vivaient dans les faubourgs, étaient écartés des bureaux de vote pour les élections locales. C'était anticonstitutionnel.»

• Du bus à la Maison-Blanche

Fred Gray évoque des points de droit, des alinéas, le système combattu par le système; la quête de reconnaissance d'une population déportée d'Afrique et mise en esclavage, une guerre jamais gagnée sur le terrain moral mais celui, plus technique, des textes qui ont fondé le droit américain. «Nous ne nous faisions pas d'illusions. Nous n'allions pas être victorieux par la seule force de notre conviction. Je suis devenu avocat parce que je savais que, là seul, je pourrais éliminer la moindre trace de ségrégation aux Etats-Unis. Et d'ailleurs, je continue. Vous seriez surpris de voir les cas que je défends aujourd'hui. Il reste beaucoup à faire. Selon moi, il existe une longue route de la liberté noire dans ce pays. Elle a débuté dans le bus de Rosa Parks et elle pourrait se parachever bientôt avec la nomination d'un Africain Américain à la présidence.»

Pour les élections locales, Fred Gray ne transige pas non plus. Il soutient son ami Johnny Ford, avec lequel il a fait campagne au niveau de l'Etat de l'Alabama. Complices de lutte, semblables références générationnelles. «Deux fois, depuis 1972, les habitants de Tuskegee ont voté pour ses opposants. Les dégâts ont été considérables. Il nous faut un homme solide, avec une grande expérience du job.» Il est difficile, dans les rues de la ville, de trouver des partisans du concurrent de Johnny Ford. Dans les bureaux du Tuskegee News, le journal fondé en 1865, l'éditeur et un journaliste, tous deux Blancs, dépeignent la figure patriarcale d'un maire omniprésent, attaché à son fauteuil par on ne sait quelle fatalité intime. «Il est partout. Il suffit qu'on sorte notre appareil de photo pour qu'il surgisse. Mais c'est un type bien. Il s'est tellement battu pour les droits des Africains Américains, même à l'échelon national.» Guy Rhodes, qui œuvre pour la publication hebdomadaire depuis des décennies, précise qu'il n'a jamais connu de problèmes avec la majorité noire. «Vous savez, au Vietnam, j'étais agent de liaison raciale. J'organisais des réunions entre les soldats blancs et noirs. La plupart en sortaient dix fois plus racistes qu'ils n'y étaient entrés. Mais bon, cela faisait partie du processus.»

• L'autre roi

Ce soir, les chroniqueurs ont à faire. A l'école Booker T. Washington, on élit une reine et un roi. Défilé d'enfants de 5 ou 6 ans, en robe princière et smoking, devant une forêt de caméras. Les parents s'ébaubissent face à leur progéniture. Le hall est bondé. «Le petit Michael fréquente l'église baptiste. Sa couleur préférée est le bleu. Il veut devenir concepteur de jeux vidéo.» Le maire Ford a des clins d'œil pour tout le monde, un mot personnalisé adressé à chacun. Il pose une couronne sur la plus jolie fille, une autre sur le plus joli garçon. De loin, son chauffeur qui est aussi son neveu se tourne les pouces. «S'il commence à serrer des mains, on n'en finira plus.» Comme toute la famille du maire, il se fait une mission de participer à la campagne. «Je me souviens que mon père aidait aussi durant les élections de 1972. Johnny Ford a fait l'histoire de Tuskegee.»

Parqué à la sortie de la célébration, un homme rôde. Lui aussi sourit. Et serre des mains. Il s'appelle Omar Neal, enfilé dans une veste un brin voyante. Il veut piquer son siège à Johnny Ford.

Le lendemain, donc, dans la maisonnette associative où il combat les toxicomanies galopantes d'une jeunesse désœuvrée. Omar Neal distribue des tracts. Contre les seringues usagées. Pour du renouveau à la mairie. «Vous savez, j'avais 14 ans quand Johnny Ford a été élu pour la première fois. J'en ai 51 aujourd'hui. C'est le moment de changer.» Le bonhomme, gouailleur à souhait, anime une émission radio nationale, «You Got the Power», où il reçoit des appels téléphoniques d'auditeurs mécontents. «Ils n'en peuvent plus des gros bonnets de Washington, des zigotos de la finance, ils ont l'impression d'être laissés pour compte.» Omar Neal, quand il mentionne son opposant à la course à la mairie de Tuskegee, utilise les mots d'Obama pour McCain. Il ne dit pas «expérience». Il dit «âge». Et ne fait allusion aux droits civiques, à la longue course pour l'émancipation des Africains Américains, que pour signaler que la question est dépassée.

«Avant, il y avait deux routes nationales qui se croisaient à Tuskegee. Les affaires étaient florissantes. Maintenant que l'autoroute a été ouverte, on ne passe plus par le centre-ville. Et Johnny Ford a manqué le coche en n'installant pas de zone commerciale aux abords de l'artère.» Ce sont les thématiques de développement qui obnubilent le candidat. Plus d'un tiers de la population de Tuskegee vit au-dessous du niveau de pauvreté. La reconversion d'une économie rurale en économie de services ne s'est pas opérée; alors que l'Alabama produisait du coton pour le monde entier, l'Etat se languit aujourd'hui dans une léthargie de fin d'ère. «Johnny Ford joue la carte de la politique politicienne. Il change de casquette au gré du vent. Un jour, il s'affiche républicain. Le lendemain, démocrate. Tuskegee a besoin d'un nouveau souffle.»

Dans le bureau de campagne de Johnny Ford, la contre-offensive s'active. Une trentaine de militants, de tous âges, pour lesquels le petit père populaire promet de tout transformer. On s'inquiète des calomnies qu'Omar Neal fait publier dans le Tuskegee News. Soupçons de corruption. Usage absurde des fonds publics. Le QG est situé dans l'ancienne pharmacie du professeur George Washington Carver, autre figure scientifique africaine américaine. Une jeune femme qui s'occupe de la page Facebook de Johnny Ford menace: «Si vous ne vous préparez pas à répondre aux mensonges qui sont proférés contre nous, vous ne convaincrez personne.» Le candidat tempère, s'amuse; il est assis depuis si longtemps dans ce bureau d'angle à la mairie qu'il n'imagine pas une seconde ses «gens», son «peuple», courir le risque d'y asseoir quelqu'un d'autre.

• Obama, forcément

Tuskegee est une étuve. Sur la rive du lac, depuis sa belle maison déstructurée, Johnny Ford observe l'autre rive. Celle où il vivait enfant. Les crocodiles, il les faisait sortir grâce à son chien, puis leur fendait le crâne avec une hache. Lui aussi votera forcément Obama le 4 novembre, par une sorte d'atavisme las plutôt que par passion. «Je crois que les choses essentielles se passent au niveau local. C'est là que les gens se reconnaissent.»

Dans la journée, il a serré un millier de mains. Les passants l'ont vu dix fois déambuler dans ces rues où les commerces, si leur vitrine n'est pas condamnée, paraissent survivre dans une demi-veille. Dans quelques semaines, il s'apprête à inaugurer une sorte de musée vivant à la gloire des pilotes noirs de Tuskegee. «Nous voulons devenir un passage obligé pour les touristes intéressés par l'histoire africaine américaine. Nous allons construire des hôtels. Un musée des droits civiques.» Sur l'ancienne piste de l'aéroport militaire, pour la création d'une nouvelle comédie musicale, il incarnera le pilote Benjamin O. Davis, une légende de l'aviation noire. Et sa comparse, Dyanne Robinson, fera Joséphine aux jambes tendues pour animer les troupes.

Le 7 octobre, pourtant, Tuskegee a voté. En ce moment, la secrétaire de Johnny Ford doit être en train de décoller les portraits souvenirs, les médailles et les trophées sur les murs de son bureau. Omar Neal a remporté largement une élection où se jouait davantage que l'histoire prestigieuse des Noirs de Tuskegee. L'épouse de Johnny Ford, une juge fédérale, prendra sa retraite dans quelques mois. On ignore encore dans quelle bataille ils se lanceront ensemble. Difficile de croire qu'ils se contenteront de musarder sur les rives du lac de Tuskegee.

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