Il faut essayer de les comprendre. Les journalistes politiques français, du moins les plus encensés d’entre eux, forment une sorte de nomenklatura. Habitués aux avant-postes du pouvoir, ils en distillent les confidences, parfois depuis des décennies. Ils sont coutumiers des unes et des plateaux de radio ou de télévision. Pas besoin de citer des noms. Même en Suisse, tout le monde les connaît. Les uns sont éditorialistes, chargés une ou plusieurs fois par semaine d’écrire des scénarios qui, depuis quelques mois, ne se réalisent plus. Les autres sont commentateurs, intervieweurs, panélistes. Ils sont les indissociables compagnons de route de la vie politique hexagonale. Ces journalistes-là sont les dramaturges des Républicains, du Front national, du Parti socialiste…

Naïveté ambiante

Or voilà qu’en un mois, tout a basculé. Ou presque. Rien, bien sûr, n’a changé en surface. La France, pays de révolution, ne s’est pas encore «transformée», comme le souligne Emmanuel Macron, pour qui le mot «réformes» ne convient guère au tempérament gaulois. Les ex-confidents de la droite sarkozyste, juppéiste ou filloniste dissèquent les lambeaux de ce parti conservateur dont le nouveau locataire de l’Elysée a fait voler l’unité en éclats. Les observateurs acérés du Parti socialiste gardent encore l’espoir que, sous ses ruines fumantes, une flamme rejaillira. La petite tribu d’experts du FN se félicitent, au fond, que leur parti fétiche n’ait pas explosé sous le coup de l’échec présidentiel de Marine Le Pen, réhabilitée in extremis par sa victoire aux législatives, après trois tentatives infructueuses. Mais tous le savent: la politique française, demain, ne ressemblera plus à celle qu’ils ont connue.

La «Macronie» promet d’être le pays du parler vrai, de la participation citoyenne, du lien renouvelé avec les électeurs

Le premier changement, majeur, est la naïveté ambiante. Oui, le mot «naïveté» me paraît bien aller. Voici donc, à l’Assemblée, au moins 250 députés sur les 308 obtenus par La République en marche!, persuadés qu’ils vont changer la politique, la France, et peut-être le monde. Exit le cynisme à l’ancienne. Oubliés, les vieilles querelles et les règlements de comptes enfouis sous les travées de l’hémicycle où se retrouvaient, jusqu’aux législatives récentes, le ban et l’arrière-ban des énarques et des ex-attachés parlementaires.

Les hussards «macroniens», portés par la vague, parlent comme s’ils avaient ramé dur pour en arriver là. Ils croient que leur campagne TGV, entre le 7 mai et le 18 juin, leur a permis de comprendre la France. Et tous, surtout, attendent de pied ferme ces journalistes qui, vu de leurs provinces, leur paraissaient si superficiels, si prompts à la désinformation, si mal intentionnés. La «Macronie» promet d’être le pays du parler vrai, de la participation citoyenne, du lien renouvelé avec les électeurs. Bref, une bonne histoire, alors que les médias, on le sait, préfèrent toujours le chaos à la normalité.

Le culte du moment

Le second bouleversement, pour les spécialistes en dissection des mœurs politiques, vient d’en haut. Ni Emmanuel Macron ni son premier ministre, Edouard Philippe, n’apprécient les moments de discussion avec les journalistes. Tous deux aiment la littérature. Le locataire de Matignon a même écrit de bons polars. Ils vivent dans le culte du moment. Ils saisissent les opportunités. L’instant est leur roman, même si le président a aussi le culte de l’histoire. Ils ne veulent plus de «crocodiles» qui festoient autour d’eux. Ils savent que la justice ne sera jamais loin. La «Macronie» est, pour filer la prose textile, la politique version «slim»: ajustée sur le corps, moulée sur le modèle. Un costume impossible à enfiler pour les excentriques et les boulimiques.

Les journalistes politiques français ont raison d’être inquiets. La matière même de leur étude a changé de nature. Le théâtre du pouvoir, en France comme ailleurs, n’est plus fait pour des longs-métrages. Il se découpe en série. Un épisode après l’autre. L’extraordinaire mémoire des chroniqueurs du Monde ou du Figaro, et leur talent de plume, donnait jadis aux combats des chefs une profondeur, une épaisseur et une dimension tragique. Cela restera vrai, mais en version «redux». Ce quinquennat-là sonne un peu la fin de la partie. Les chroniqueurs qui n’ont pas compris, pas vu, pas saisi l’émergence fulgurante du candidat Macron peuvent être amers: ils se retrouvent passagers clandestins d’un spectacle qui s’est écrit sans eux.