La vie à 30 ans

Le journalisme est une fête

Des récits vrais et inédits, racontés dans un théâtre par des journalistes, des photographes, des dessinateurs et des réalisateurs qui se succèdent sur une scène. Notre chroniqueuse décrit le spectacle de journalisme vivant auquel elle a assisté cette semaine

A Montparnasse, je pense souvent à Hemingway. Il faut dire qu’on ne peut guère entrer dans un bistrot sans qu’apparaisse sa barbe blanche sur une photo noircie, un nom de cocktail, un souvenir du verre de triple sec qu’il partageait là avec Scott ou Pablo, tous ces gens incroyables autour de lui. Il y a ce livre évidemment qui raconte cela, demeurant une sorte de porte magique par laquelle, comme dans le film de Woody Allen, tout semble encore vivant: oui, Paris est une fête.

J’étais encore remplie de ces images quand, sur la scène du Casino de Paris, a débuté ce spectacle étrange monté en partenariat avec le quotidien Le Monde. Sur scène, les acteurs avaient été remplacés par des journalistes. Mais pas seulement, un correcteur, une infographiste aussi, deux vidéastes. Au lieu de remplir les pages d’un journal, ce soir-là, ils nous ont offert des récits éphémères, qui ne laisseront aucune trace, à part dans notre mémoire et c’est déjà beaucoup. Live Magazine, ça s’appelle. Des gens de presse qui racontent les journaux autrement, du dedans, avec leurs tripes.

Une chroniqueuse judiciaire est venue sur scène dire l’histoire de cet amant appelé comme témoin dans le procès de la femme qu’il aimait. De sa voix douce, elle retraçait l’audience, où, calmement, son récit d’amour se faisait souiller par les questions insidieuses du juge. C’était odieux et c’était bouleversant. Un autre journaliste s’est avancé, avec sa fille adolescente. Les mains dans les poches, en se tortillant pour se donner du courage, elle a décrit des années d’errance, et son amitié fusionnelle avec Agnès, jusqu’à ce qu’elles soient séparées, envoyées dans des internats différents. Là-bas, au bout de quelques mois, Agnès a été retrouvée assassinée. C’est son papa qui s’est lancé alors dans l’enquête sur le meurtre. Pour la fille et le père, ce fut tragique, mais ce furent aussi, enfin, des retrouvailles.

Dans la salle, au fur et à mesure de ces histoires toutes différentes, une drôle de solidarité s’est créée. Nous étions un peu plus de 1400 personnes, des journalistes, beaucoup, et des lecteurs aussi. Oh, vous auriez dû voir comme ça nous faisait du bien, nous, profession dévastée, de ressentir en direct l’émotion que procuraient ces récits.

A la fin, on s’est levé presque en larmes, appelés à unir nos voix sur un air de Carmen. C’était bien. C’était comme un verre de triple sec sur l’âme. Je suis retournée vers Montparnasse en fredonnant, et en pensant que, oui, le journalisme, quand il est fait avec le cœur, est aussi une fête.

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