Ce sera le verdict d’un échec. Quelque huit mois après son élection douteuse, le président algérien Abdelmajid Tebboune en est réduit à museler de manière grossière Khaled Drareni, journaliste talentueux et engagé dans son métier. Quatre ans de prison ferme ont été requis contre lui mardi, en appel. La justice, et derrière elle l’ensemble du régime algérien, explique cette sévérité par le fait que Drareni est sorti de son rôle: plus qu’un journaliste, il serait devenu un dangereux militant, et ipso facto une menace pour «l’intégrité du territoire national». A chacun sa place!

Or, c’est là que le bât blesse. Le pays, dont la colère s’est cristallisée autour des manifestations pacifiques du Hirak, a été depuis longtemps dépouillé de toute opposition réelle, et privé de figures politiques capables de faire vibrer l’Algérie moderne qui manifeste sa colère dans les rues. Si le jeune Khaled Drareni est devenu un emblème, il le doit certes à ses mérites propres, mais aussi au paysage de désolation politique – autant qu’économique – qu’offre encore l’Algérie malgré les promesses répétées de ses dirigeants.

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En vérité, le sort de ce journaliste algérien dépasse largement le cadre de son pays. C’est un paradoxe désormais communément accepté: devenu un mouchoir de poche, le monde entier peut faire lutte commune et, grâce aux témoignages et aux réseaux sociaux, suivre pratiquement en direct les manifestations un peu partout, hier au Caire, aujourd’hui en Biélorussie. Cela n’empêche pas la trappe de se refermer de plus en plus violemment. La liberté de la presse se porte mal, en général. En raison inverse des autoritarismes de toute sorte qui, eux, fleurissent de plus belle.

Les journalistes, des sentinelles qui doivent continuer d’éclairer chaque coin sombre de la planète et dévoiler les replis les plus intimes des pouvoirs? Sans aucun doute. Avec le risque toutefois qu’on en fasse des héros fugaces dans un monde où ne se distinguent que des figures surmédiatisées. Ils peuvent devenir «l’arbre qui cache la forêt», pour reprendre les mots de l’écrivain algérien Yasmina Khadra. Les enjeux liés à l’Arabie saoudite, par exemple, ne se résument pas aux atrocités qui ont coûté la vie au journaliste Jamal Khashoggi. Sans parler du fait que, pour revenir à l’Algérie, des dizaines et des dizaines de journalistes négocient pied à pied avec le pouvoir, loin des projecteurs, pour élargir au quotidien la marge de ce qui leur est autorisé.

Le sort de Khaled Drareni a aujourd’hui valeur d’exemple, et la simple liste des accusations portées contre lui est un scandale. Mais même s’il venait à être gracié, cela n’ôterait rien à l’épaisseur sombre de la forêt algérienne.