affaires intérieures

Les jours sans bonbon

Tous les mercredis, depuis 1998, mon chat reçoit une portion de cat-sticks mini, dans une assiette rectangulaire que je pose à côté de son plat quotidien…

Tous les mercredis, depuis 1998, mon chat reçoit une portion de cat-sticks mini, dans une assiette rectangulaire que je pose à côté de son plat quotidien. Il guette le bonbon avec un certain plaisir, observable par les tourbillons qu’il fait sur la table en émettant des sons de fêtard. Il peut arriver qu’il n’y ait pas de bonbons, pendant les vacances par exemple, quand toutes les routines s’arrêtent, ou s’il faut économiser, ou si le vétérinaire a recommandé une diète. Ignorant les codes patronaux, le chat attend. Il s’installe sur le tapis du couloir d’où il peut observer les allées et venues, surveiller les bruits de papier qui pourraient ressembler à l’ouverture d’un paquet de friandise et, le cas échéant, se précipiter.

L’attente se prolonge loin dans la matinée. Le chat, ensuite, se fatigue. Il quitte son poste d’observation pour s’en aller errer dans l’appartement, en quête d’un signe, d’une gâterie par hasard égarée dans un coin. C’est la phase de l’étonnement, pire, de l’incrédulité. Le chat cherche des explications, il voudrait comprendre, en tout cas savoir à quoi s’en tenir car la gourmandise frustrée provoque la production de toxines nuisibles à l’état général. On le voit marcher de pièce en pièce, lentement, la queue à mi-hauteur. Quand il rencontre quelqu’un, il lève des yeux où se lit une forme de reproche.

Du moins c’est ainsi que j’interprète son regard, pétrie de culpabilité et de regret. Je m’interroge: dois-je vraiment faire des économies de bonbons? Les conseils du vétérinaire sont-ils crédibles? Perdre aujourd’hui l’amitié du chat pour qu’il soit plus mince, plus beau, plus sain demain, n’est-ce pas prendre le risque qu’il s’éloigne de moi pour toujours? Le diabète rôde, évidemment. Quelques bonbons de trop et la mort est programmée.

La décision est difficile, le choix cruel. Je manque des outils qualitatifs qui m’aideraient à optimiser ma performance de propriétaire. Je connais les occurrences du diabète félin, oui, elles sont inquiétantes. Mais ma connaissance de la psychologie profonde du chat européen, suisse romand en l’occurrence, laisse énormément à désirer. Il n’existe pas à ce jour de logiciel anticipateur fiable pour la bonne raison, m’a dit le vétérinaire, que la suppression des bonbons du mercredi pour raison médicale est une pratique récente et encore mal maîtrisée. Je vous fais grâce du raisonnement évolutionniste fourni par le spécialiste à l’appui de ses conseils anti-bonbons, il mériterait un développement trop long pour l’espace de cette chronique, pourtant beaucoup rallongée depuis que j’y traitais des crocodiles, le 24 août 1998. Je le résume en quelques mots: malgré des percées remarquables de la recherche, on reste dans le bleu.

Le chat s’en fiche. Passé midi, il a oublié les bonbons. Il court après une araignée, apparue de derrière le radiateur. Il fait son jogging d’une fenêtre à l’autre, s’enroule dans une descente de lit, mâchouille un peu de son herbe (3.- CHF deux fois par semaine, conseil du vétérinaire). Quand il estime en avoir assez fait, il s’affale sur le sofa (côté nord), jusqu’au repas du soir. Une vue réaliste des choses oblige à conclure que si le chat aime bien les extras du mercredi, il peut parfaitement vivre sans.

Les «Affaires intérieures» s’arrêtent avec cette chronique. Mon chat vous remercie de vous être intéressés à lui pendant tout ce temps. Je m’associe à sa reconnaissance.

Passé midi, le chat a oublié les bonbons. Il court après une araignée, apparue de derrière le radiateur

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