Les juifs suisses fêtent cette année leurs 150 ans d’égalité des droits. Je n’ai cessé de souligner tout au long de cette année anniversaire que nous, juifs, sommes non seulement bien intégrés mais que nous faisons partie intégrante de ce pays, partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous les autres citoyens. Et j’ai dit et répété que l’histoire des juifs suisses était, depuis 150 ans, une «success story» – mais que cette dernière a connu et connaîtra encore des régressions.

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Le mois dernier justement, nous en avons subi une. Un nouveau rapport de la Confédération confirme ce que son Service de renseignement affirme depuis quelque temps déjà: en Suisse aussi, les juifs font l’objet de menaces spécifiques.

Une tâche d’envergure nationale

Des attentats terroristes contre des synagogues et des écoles juives peuvent également se produire en Suisse. Des attaques comme celles qui ont ébranlé ces dernières années les communautés juives de Paris, de Copenhague, de Toulouse ou de Bruxelles.

En Suisse, l’État se montre peu enclin à nous soutenir, ce qui nous oblige à prendre nous-mêmes les mesures de sécurité nécessaires.

Voilà qui n’est pas rassurant. Le rapport relève aussi que la protection des juifs est une tâche d’envergure nationale et que des mesures s’imposent – rien à redire à cela. Mais le rapport opère soudain un virage surprenant – et c’est là qu’il marque une régression, doublée d’une contradiction. S’il est certes du devoir de l’État de protéger les juifs contre des attentats terroristes, la sécurité, dit-il, est l’affaire des cantons et la Confédération a les mains liées. De même, en l’absence de bases légales, elle ne peut pas participer au coût astronomique des mesures de protection que la communauté juive est jusqu’ici seule à assumer.

La menace terroriste augmente

Dans les pays voisins, les synagogues sont protégées par d’importants dispositifs de police, voire de l’armée. En Suisse, l’État se montre peu enclin à nous soutenir, ce qui nous oblige à prendre nous-mêmes les mesures de sécurité nécessaires. Celles-ci se chiffrent chaque année en millions de francs, poussant la communauté juive à la limite de ce qu’elle peut financièrement assumer.

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Ces dernières années, nous avons intensifié le dialogue avec le Conseil fédéral et les autorités car la menace terroriste augmente – et donc l’inquiétude de la communauté juive et les dépenses pour assurer sa sécurité. Mais ce que propose aujourd’hui la Confédération – que les juifs continuent à tout payer de leur poche, idéalement en créant une fondation financée par eux-mêmes – est une prétention inacceptable, qui cimente un statu quo devenu insupportable.

Ce qui compte, c’est d’agir enfin

Simultanément, la Confédération rejette la responsabilité de la sécurité sur les cantons. Et certains d’entre eux la reportent sur les communes. Lesquelles, en partie, renvoient l’interlocuteur à la Confédération, comme étant l’organisme ayant compétence en matière de lutte contre le terrorisme et de prévention.

Faut-il en Suisse vraiment attendre que des juifs se fassent assassiner lors d’un attentat terroriste pour que l’État se décide enfin à agir?

Peu nous importe en définitive de savoir qui prendra la responsabilité, nous aidera financièrement et fournira le personnel nécessaire. Ce qui compte, c’est d’agir enfin. La Confédération ne peut pas d’une part reconnaître la menace qui pèse sur une minorité et son devoir de protection à son égard et, d’autre part, s’exonérer en même temps de sa responsabilité en avançant des arguments juridico-formels. Cette manière de faire n’est pas digne de ce pays. Et je me pose la question: faut-il en Suisse vraiment attendre que des juifs se fassent assassiner lors d’un attentat terroriste pour que l’État se décide enfin à agir?

Réconfortant est le fait que beaucoup d’élus cantonaux ou nationaux nous aient contactés ces derniers jours pour trouver avec nous des solutions à nos problèmes de sécurité. S’il faut créer pour cela les bases légales nécessaires, les échos positifs qui nous sont parvenus de la sphère politique me donnent l’espoir qu’elles pourront l’être. Ce qui est sûr, c’est que nous ne fléchirons pas. Nous ne sommes pas des quémandeurs mais des citoyens suisses à part entière. 150 ans après avoir acquis l’égalité des droits, nous ne nous laisserons pas amadouer par la pseudo-solution présentée par la Confédération.


Herbert Winter, président de la Fédération suisse des communautés israélites.