Chères Conseillères fédérales, chers Conseillers fédéraux,

C’est forte du haut de mes 18 ans que je me permets de vous écrire aujourd’hui. Hier il a neigé, j’ai beaucoup pleuré, j’ai vu toute cette vie qu’on m’enlevait, j’ai vu mon trouble alimentaire s’aggraver, mes troubles anxieux prendre le dessus mais je ne pouvais cesser de penser aux autres, à ceux qui vivent pire. Je vois bien que vous essayez de faire au mieux pour prendre des décisions et que ce n’est pas une tâche facile, mais je crois que vous oubliez de prendre en compte que ce que la vie nous inflige aujourd’hui est bien pire qu’un virus.

Je ne pouvais m’empêcher de penser aujourd’hui aux tentatives de suicide qui augmentent, un de mes amis en a fait une il y a deux jours, mais le nombre de cas j’ai même pas envie de l’imaginer. J’ai pensé aux alcooliques qui retombent dans leur dépendance, tout comme les drogués ou les jeunes filles qui souffrent de troubles alimentaires comme moi, on dépend de se faire du mal, aussi triste que c’est à dire, nos dépendances sont nos zones de confort. Trois ans de combat contre cette anorexie et ce matin manger m’était impossible, en vrai ça fait quelques jours que je n’arrive plus, que ce monde sans vie me rappelle ce qui manque au fond de moi. Je pense aussi à ces filles souffrant de boulimie qui vont gérer leur stress en se remplissant, en rejetant, et cela pendant des heures, des jours enfermées chez elles à ne rien trouver d’autre pour s’apaiser.

Ce vide de vie

J’ai pensé à ces femmes battues, qui ne disent rien car la peur est instaurée et qui ne peuvent plus fuir. J’ai pensé à celles qui allaient en souffrir à vouloir mourir et celles qui vont réellement en mourir. J’ai aussi pensé aux enfants battus, à cet article que j’avais lu en Angleterre qui rapportait que le nombre de bébés tués par leurs parents avait augmenté pendant le «lockdown». La réalité et la tristesse de ce monde ne vous choquent pas? Attendez, j’en ai encore trop sur le cœur. Pensez-vous à ces enfants qui vivent l’inceste, les abus, la maltraitance autant physique que mentale, pensez-vous s’il vous plaît à tous ces sujets tabous, tout ce dont on ne parle pas.

Là on nous jette une corde au cou et on dirait qu’il n’y a plus qu’à sauter

Je pourrais vous parler des conséquences économiques, ce que notre génération va devoir payer, toutes ces familles qui n’auront plus de revenus, mais bon on a encore de la chance je devrais me dire on n’est pas un de ces pays où une grande partie de la population vit dans la rue. Je vous écris cela sur mon canapé et mon chat dort à côté. Mais la partie de ma vie que la situation m’enlève aujourd’hui et que je ne revivrai jamais hante mes pensées. J’ai déjà souffert d’une maladie qui a failli prendre ma vie, j’ai concrètement effacé trois années de mon adolescence pour au final retrouver quoi? Ce vide de vie.

Tuer mentalement

Et on pense aux personnes âgées obligées de rester chez elles qui vont finir par mourir seules sans avoir vu leur famille une dernière fois. Comment comptez-vous prendre en charge tous ces enfants qui ont cette peur bleue de tuer leurs grands-parents? Et ces étudiants dépités de n’avoir aucune aide, qui n’en peuvent plus d’être chez eux, qui veulent arrêter toutes leurs études car ce n’est plus possible? Vous en faites quoi de cette nouvelle génération qui n’a plus de rêves, de projets, d’espoir?

Est-ce qu’on arrive à penser un peu plus loin, comprendre que certes ce virus tue, tout comme plein d’autres maladies, mais qu’aujourd’hui la santé mentale de toute la population est en jeu? Je crois qu’on n’y porte pas plus d’attention que ça. On se voile la face, on sait que les chiffres sont énormes, on sait que les dommages collatéraux sont pires que ce virus. Et pourtant on continue de faire les moutons, de suivre la marche des autres pays alors qu’on sait pertinemment que cela ne peut pas durer, que les décisions tuent probablement autant d’individus que ce virus, et du moins si elles ne les tuent pas physiquement, elles les tuent mentalement.

Mettre fin au cauchemar

Est-ce qu’on arriverait à se rendre compte qu’on vit qu’une seule fois et que chaque seconde est précieuse? Là on nous jette une corde au cou et on dirait qu’il n’y a plus qu’à sauter. Notre santé mentale est en jeu, réellement. La santé mentale d’à peu près chaque habitant de notre pays. Mais pour vous il est plus important de préserver la santé physique de quelques personnes de ce pays, quelques personnes pour qui, en général, il reste peu d’années à vivre.

Je peux paraître rude et je me déteste de dire cela, mais quand je pense à mon ami d’une vingtaine d’années qui a failli mettre fin à ses jours à cause de cette situation, je crois que j’arrive à mesurer l’ampleur du problème actuel. On ne parle pas de ce qui tue vraiment. Je sais que vous essayez de faire au mieux mais combien personnes sont mortes des conséquences de cette situation, combien de morts à cause des décisions et non du virus? Combien de prochaines morts pourrait-on éviter?

S’il vous plaît ramenez-nous à la vie, arrêtons de jouer aux aveugles, rendons-nous compte que ces années qu’on perd aujourd’hui ne reviendront pas, que nos proches vont de plus en plus mal chaque jour, que j’ai peur de perdre tellement de gens que j’aime, que chaque jour j’ai peur de devoir faire passer mes angoisses de cette situation en utilisant les vices de ma maladie ou une lame sur mes cuisses. Que chaque jour le cauchemar continue et que ces décisions nous détruisent tous.

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