«Viendra un jour où la psychologie des fonctions cognitives et la psychanalyse seront obligées de se fusionner en une théorie générale qui les améliorera toutes deux.»

C'est ce que prédisait Piaget. Pour Boris Cyrulnik, aucun doute: «Le temps de cette fusion est venu.» L'histoire du cerveau psychique et celle du cerveau physique ne font qu'une. Il le raconte à force de scanners, de témoignages, d'éthologie animale.

«Je creuse mon sillon», s'amuse le médecin en évoquant son acharnement à comprendre la résilience, cette capacité à reprendre vie après un traumatisme, à grandir malgré une destruction intérieure a priori irréversible. La notion, popularisée dès les premiers ouvrages du neuropsychiatre, fait l'effet d'un baume sur des lecteurs, nombreux et souvent émerveillés.

Cyrulnik serait-il une sorte de dalaï-lama de la neurobiologie? En tout cas, le scientifique a fait du bonheur son terrain d'investigation. Pourquoi scruter encore la plasticité de nos neurones? Puisqu'on sait désormais, grâce à ce médecin échappé des camps nazis, que rien n'est jamais définitivement figé, si le cerveau veut bien s'accorder la chance de changer? S'il trouve des parrainages salutaires?

Parce que le médecin s'émerveille toujours. Et qu'il trouve dans l'imagerie cérébrale les preuves - sous forme de ramifications, de zones du cerveau gonflées ou atrophiées, d'arborescences poétiques, - que «la parole et la biologie, c'est pareil».

De Chair et d'âme, son dernier livre, raconte les aventures de la transmission synaptique, de la vasopressine, des ouistitis, des rats, des orphelins mal partis. Des aventures du vivant, animal, humain, moléculaire. On apprend l'insensibilité de Sigmund Freud à la musique. On retient aussi la parabole des jumelles Julie la Douce et Giulietta la Vive, déterminées comme telles dès la naissance par leur mère, et élevées en conséquence. Quelle conséquence, justement? Julie aura ressenti une mère protectrice jusqu'à l'étouffement, Giulietta a enregistré une figure maternelle froide, qui ne répondait pas à ses cris. Peut-être. Mais ce qui compte, autant que cela, c'est ce que ces petites filles feront de ce qu'a fait leur mère. En s'accrochant à d'autres plutôt qu'en ruminant leur généalogie bancale.

«Sans l'autre, je ne suis rien.» C'est le message central de Cyrulnik. L'attachement fait vivre et grandir. Son manque atrophie Son excès atrophie aussi. Nos arborescences d'humanité - l'oncle, le prof, l'ami, l'amoureuse, la voisine, le piano, la boxe - sont susceptibles de provoquer des échappées, de créer des relais salvateurs, comme peuvent le faire l'art, les rites. «L'effet magique de la parole s'explique par la biologie», dit le neuropsychiatre de sa voix tranquille.

De Chair et d'âme, Editions Odile Jacob, 2006.

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