Depuis plusieurs mois, la tolérance observée face aux migrants qui construisent des échoppes en bois est en train de transformer le principal campement informel à l’est de Calais en véritable quartier. Au-delà des considérations sanitaires sur les conditions de vie déplorables dans ce premier bidonville de France, la Nouvelle Jungle permet à quiconque le souhaite d’observer la naissance d’une ville, dans sa dimension anthropologique.

L’emplacement de la Jungle est signalé de loin par la présence de fourgons de CRS sur la voie rapide surélevée qui longe le bidonville. De là les policiers guettent les migrants et les éventuels groupes qui tenteraient de se diriger vers le port ou l’entrée du tunnel. Le campement commence dès qu’on quitte la voie. On y accède facilement, à pied, après avoir garé sa voiture au parking d’une usine chimique adjacente. L’abord du campement surprend par la joie qui y règne. On y joue au foot, on transporte des vivres à vélo, on attend surtout l’heure des repas.

Coiffeurs, épiciers et groupes électrogènes

On y croise essentiellement des hommes, mais aussi des enfants et quelques femmes. En y pénétrant, on est surpris par la qualité des constructions: sur plus de 250 mètres, de part et d’autre d’un axe bien dégagé, des dizaines d’échoppes se succèdent. On y trouve des coiffeurs, des épiciers, des réparateurs de vélos, des kebabs, de la cuisine pakistanaise, afghane, et même une boîte de nuit. Chacun produit son électricité, avec des groupes électrogènes que l’on prend soin d’exhiber devant son commerce. On y cuisine au gaz, fourni par des bonbonnes, transportées par des migrants cyclistes. Il n’y a pas d’évacuation des eaux usées, et les points d’eaux sont collectifs et inondés.

Cela peut paraître snob, mais comparé à la banalité de l’offre culinaire au centre-ville de Calais, les restaurants de la Jungle font office d’un gigantesque food court oriental. On y sert des plats cuisinés à base de riz, de lentilles, de poulet et de bœuf. Passé l’enthousiasme de cette découverte, on est cependant vite confronté aux difficultés de survie: le froid, la boue dans laquelle tout le monde patauge, les sanitaires impraticables, les points d’eau débordés.

Un camion électrogène gigantesque permet aux migrants de recharger gratuitement leur téléphone, véritable outil de survie leur permettant de communiquer mais aussi d’accéder à un compte bancaire.

Cité improvisée

En avançant sur l’axe qui va de l’entrée du camp au centre social où sont logés les femmes et les enfants, un grand chantier d’hébergement d’urgence interpelle. Les rangées de containers bien ordonnés, censés accueillir 1500 des 5000 migrants qui survivent dans le camp contrastent avec le joyeux chaos des tentes et des échoppes.

En continuant, on est à nouveau surpris de voir que certains commerçants du bidonville ont pris le soin de décorer leur vitrine pour les fêtes de fin d’année. Cet effort contribue à l’atmosphère cordiale et accueillante qui règne dans cette cité improvisée faite de gens venus des quatre coins de l’Orient. Le camp est néanmoins séparé en quartiers. Erythréens, Afghans et Syriens cohabitent, séparément.

De retour à Lausanne, j’apprends que la ville de Calais vient d’obtenir de l’Etat français, en compensation des nuisances causées par la présence des migrants, un contrat de territoire qui servira notamment au financement d’un parc d’attractions. Heroïc land coûtera 275 millions d’euros et permettra de créer 750 emplois directs. La première question est bien évidemment celle de la viabilité financière d’un tel investissement. À plus de 100 km de Lille, sur l’axe ferroviaire Paris – Londres, Calais est une ville que l’on traverse mais que l’on visite rarement. J’entends déjà l’argument en or des défenseurs du projet: et si Calais devenait une destination au lieu d’être un point de passage ignoré?

Un parc d'attraction indécent

Un parc d’attractions en plein air, dans le rude climat du Calaisis est précisément ce qu’il faut pour retenir une fraction des millions de vacanciers qui traversent la région sans s’y arrêter. S’il est légitime de douter d’un tel business plan, c’est surtout la rhétorique de la compensation qui choque. Répondre à la catastrophe humanitaire des migrations forcées par un parc de loisirs est l’indice d’un manque de vision, sans parler de l’indécence qui consiste à proposer des loisirs pour pallier aux «préjudices» causés par la souffrance des autres.

Mais le plan défendu bec et ongles par la mairesse de Calais est ahurissant pour une autre raison: la dynamique des migrants pourrait, sans trop d’effort, sortir Calais de son marasme de petite ville ignorée. Or la compensation pour les Calaisiens ne va pas dans le sens d’un développement inclusif, qui tiendrait compte de la réalité, mais bien d’un développement excluant, fantasmant des retombées imaginaires et peu probables.

A la ville en train de naître à leur porte et à l’économie informelle qui l’accompagne, les Calaisiens répondent par le projet de création d’une enclave, d’une colonie d’amusement installée à deux pas de la misère.

Projet bâclé

Au lieu de penser une solution globale qui tirerait sa force de la dynamique actuelle, des millions seront dépensés pour créer des attractions qui tourneront à perte. L’incurie de ce projet n’a d’égal que l’opportunisme d’une administration municipale sans imagination, en porte-à-faux avec ses administrés. A moins que le business plan de ce projet bâclé considère que les migrants coincés, en attente d’un passage qui n’advient pas, iront faire un tour de manège.

En attendant de pouvoir se distraire dans le parc héroïque, on peut toujours visiter ces véritables héros malgré eux que sont les migrants et les membres des ONG qui s’activent dans le camp. Si vous osez manger du street-food à Bangkok, vous n’aurez aucun mal à savourer les délices afghans servis avec grand soin par Abbas!

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